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ALAIN DECLERCQ

Manipulation, désinformation, appareils de contrôle et systèmes de répression, tels sont les sujets qui guident le travail d’Alain Declercq, passionné par tout ce qui touche de près ou de loin aux logiques sécuritaires à tendance paranoïaque, aux politiques de la peur version hystérie collective ou à toute forme de théorie du complot. Il ne tente pas de savoir à qui profite le crime, mais il met au jour les méthodes permettant de biaiser le réel et de brouiller les ondes. Pour cela, il devient lui-même brouilleur, mais toujours l’air de rien, plus proche de l’anti-héros (1) que du militant agitateur et charismatique. « Homme de l’ombre », « acteur invisible », sont les termes qu’il utilise pour décrire son double positif, Mike, personnage principal de la vidéo éponyme, docu-fiction post-11 septembre retraçant le parcours d’un supposé agent secret entre Le Caire, Washington, Paris et Amsterdam.
Sans être ouvertement dénonciateur, Alain Declercq utilise les propres outils de ceux sur lesquels porte sa critique. Deux méthodes s’imposent : l’infiltration ou la surexposition. Dans Welcome home Boss (2001), il éclaire violemment à la nuit tombée les maisons des dignitaires de Montréal. Ailleurs, il se poste devant un radar avec un panneau afin d’avertir du dispositif de contrôle. La collection de vêtements intitulée Cowboy-Cowgirl (2004) valorise le port d’arme, habituellement dissimulé. Dans d’autres cas, il mime et infiltre : en proposant par exemple aux visiteurs du Centre d’art de Brétigny-sur-Orge (2002) d’utiliser une voiture de police, en filmant à leur insu des militaires dans la vidéo État de siège (2001) ou en reproduisant un missile de croisière à l’effigie de la compagnie American Airlines.
Dans une interview (2), Felix Gonzàlez-Torres déclarait que « les édifices idéologiques les plus efficaces sont ceux qui n’ont pas l’air d’en être. Si vous dites : “Je suis politique, je suis idéologique”, cela ne marchera pas parce que les gens savent d’où vous venez. Mais si vous dites : “Salut, je m’appelle Bob et voilà tout”, ils se disent que ce n’est pas politique. C’est invisible et c’est vraiment efficace. » Puis il ajoute : « Le drapeau rouge avec le poing rouge levé, ça n’a pas marché pendant les années 1960 et ça ne marchera pas davantage maintenant. Je ne veux plus être l’ennemi, il est trop facile d’attaquer et de rejeter l’ennemi. » Alain Declercq paraît appliquer à la lettre l’injonction de Felix Gonzàlez-Torres. Chez lui, le poing se referme sur une reproduction de ce même poing (Les Manifestes, 2000), qui n’est plus qu’un retour sur soi à vide d’un symbole de lutte et de contestation. Aujourd’hui, semblerait-il, la véritable guérilla avance masquée.
En se glissant dans la peau du journaliste d’investigation, du flic ou de l’agent secret, l’artiste déjoue de l’intérieur les systèmes de pouvoir et les discours dominants. Avec l’interview du commandant Pierre-Henri Bunel (3), il propose une analyse dissonante et minutieuse de l’attentat du Pentagone et éclaire d’un jour nouveau un événement devenu illisible à force de surexposition.
Dans un essai publié en 1970 (4), Louis Althusser distingue les appareils d’État des appareils idéologiques d’État. Selon lui, les premiers « fonctionnent à la violence » (administration, armée, police, prison, tribunaux, etc.), les seconds (religion, école, politique, culture, médias, etc.) à l’idéologie. Les cibles d’Alain Declercq sont autant les appareils répressifs et violents que les appareils idéologiques, qu’il aborde avec les moyens de la fiction. « Si je parle de sujets graves comme le terrorisme, c’est à la façon du roman d’espionnage, un genre littéraire que j’apprécie, dont j’utilise le champ lexical et les archétypes. […] Ce qui est important c’est ce va-et-vient constant entre fiction et réalité. J’instaure toujours très consciemment un doute sur la nature des images ou des informations que l’on voit. Leur quotient de crédibilité prend corps dans la réalité, mais elles restent toujours de l’ordre de la fiction. » La perquisition par la police judiciaire dans l’appartement de l’artiste à Bordeaux distille à son tour de manière troublante, et en miroir, la fiction dans le réel. Les fausses armes, les billets d’avion, les coupures de journaux sur les attentats du 11 septembre, rassemblés pour le tournage de Mike (2005), amènent la brigade antiterroriste à interroger Alain Declercq sur l’existence de ce mystérieux personnage.
Face au conditionnement des corps et des esprits, il propose des outils pour se réapproprier un réel dilaté et incompréhensible : « Ce qui m’intéresse c’est la possibilité qu’une œuvre puisse être activée par d’autres. En somme, de proposer des outils au spectateur qui devient un usager potentiel. Par exemple, quand je réponds à des lettres manuscrites en imitant l’écriture de mon interlocuteur grâce à un logiciel informatique [Faux en écriture, 1997-2004], l’oeuvre peut faire figure de mode d’emploi. » Ni agitation, ni propagande, le travail d’Alain Declercq choisit le mode du décryptage et de l’enquête, en reproduisant et en documentant des outils de pouvoir afin de nous redonner prise sur ceux-ci.
Marie Cozette

Alain Declercq & Milo Manara : Balle perdue

http://www.from-paris.com/expo-art-contemporain-bande-dessinee-quelques-instants-plus-tard-couvent-des-cordeliers-du-20-10-au-7-11-2012/

http://www.alaindeclercq.com

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