Skip to content

Drogues mondaines et drogues de détresse

Excellent article écrit par le  blog « Lunettes Rouges »

http://lunettesrouges.blog.lemonde.fr/

24 avril 2013, par Lunettes Rouges

Bryan Lewis Saunders, G13 Marijuana, Courtesy Bryan Lewis Saunders

L’exposition à la Maison Rouge ‘Sous Influences’ (jusqu’au 19 mai) repose sur une double ambiguïté. Tout d’abord, rares sont les œuvres présentées à avoir réellement été réalisées sous influences. Un bon nombre d’entre elles simulent, c’est-à-dire qu’elles représentent des visions qui pourraient être similaires à celles qu’une prise de drogue induirait ; elles s’efforcent de créer chez le spectateur une sensation sinon identique, en tout cas ressemblante. Si l’exemple le plus connu est celui des affiches psychédéliques des années 60, censées représenter une vision sous LSD, on peut aussi inclure dans cette catégorie l’installation fameuse de Yayoi Kusama. Et peu importe que l’artiste ait réellement expérimenté la drogue ou non, il se contente ici de créer un décor, une simulation, une simple perturbation de la vision; on pourrait jumeler l’expo avec Dynamo.

Yayoï Kusama, Dots Obsession (Infinited Mirrored Room) (1998), Collection les Abattoirs-Frac Midi-Pyrénées © Yayoï Kusama ; photogr. Grand Rond Production

Un certain nombre de pièces (et ce sont souvent à mes yeux, les plus fortes) témoignent, elles décrivent sans complaisance le monde de la drogue et des drogués, nous en rapprochent sans voyeurisme. On est loin ici des drogués mondains, germanopratins et de leurs descendants branchés usant de drogues chic, si présents dans le reste de l’exposition. On a ici, avec Luc Delahaye, avec Larry Clark, avec Nan Goldin, des œuvres fortes, politiques, vraies. Certains rendent hommage aux disparus : c’est en particulier le cas du duo The Plug & Stéphanie Rollin, parmi les seuls artistes présents à avoir eu une pratique sociale en la matière, ce qui confère à leur travail une toute autre densité. Ils montrent ici des compositions tissées de néons extrêmement fins dessinant la ligne de vie de la paume de toxicomanes avec qui les artistes ont travaillé : c’est fragile, instable et chargé d’un espoir ténu. Une longue ligne de vie protège-t-elle d’une overdose ? Le fin tube de néon est-il résistant aux chocs ?

The Plug & Stéphanie Rollin, Fate will tear us apart, Daniel

Enfin, bon nombre d’artistes s’efforcent de traduire visuellement leur expérience de la drogue en termes plastiques. Mais eux-mêmes reconnaissent presque tous que c’est quasi impossible, que, sous l’emprise de la drogue, on ne parvient pas à créer et que, une fois revenus à un état ‘normal’ ils sont incapables de traduire en différé la richesse de leur expérience et que leurs œuvres sont plates et grises par rapport à ce qu’ils viennent d’expérimenter. Alors, bien sûr, il y a le dessin sous haschich du docteur Jean-Martin Charcot et les dessins sous mescaline de Michaux, qui écrit « les drogues nous ennuient avec leur paradis. Quelles nous donnent plutôt un peu de savoir. »

Jean-Martin Charcot, Dessin sous l’influence du haschich, 1853

Mais les artistes les plus intéressants ici sont peut-être ceux qui ont fait des expériences systématiques, comme Bryan Lewis Saunders qui, pendant plusieurs semaines fait son autoportrait chaque fois sous une drogue différente, 48 au total, ou Francis Alys qui effectue des marches dans Copenhague, chaque jour avec une drogue différente (alcool, hashish, speed, héroïne, cocaïne, valium et ecstasy). On peut aussi citer les sculptures de Bruno Botella, la terre qu’il sculpte étant imbibée d’un hallucinogène qui pénètre ainsi dans son organisme par les pores de sa peau.

Bruno Botella, Oog onder de put, 2012, plyester plaster 55x48x37cm

L’autre ambiguïté de ce propos me semble être l’absence de distinction entre les drogués récréatifs et les malades. Quand Cocteau, Michaux, Philippe Mayaux traduisent en images leurs expériences, ou quand Abdessemed expose une boîte avec du cannabis, on reste dans un registre récréatif, amusant, légèrement provocateur, une extension d’expérience. Mais quand Artaud tente d’apaiser ses souffrances et de soigner son Angoisse avec de l’opium (et sa lettre au législateur est éloquente), et aussi quand des artistes témoignent de la misère sociale du drogué, on trouve soudain une autre densité, une autre tragédie, et il est dommage, à mes yeux que l’exposition ne la fasse pas plus ressortir. Vu le passé thérapeutique du commissaire –par ailleurs très pédagogue, c’est un peu étonnant.

Photos 1 & 2 courtoisie de la Maison Rouge; photo 3 de l’auteur dans une autre exposition.

Post a Comment

Your email is never published nor shared. Required fields are marked *
*
*

*