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PSYCHANALYSE DES CONTES DE FEES par Marc Alain Descamps – LE MERVEILLEUX ET LES PROCESSUS DE TRANSMUTATION – part V

Une dimension supplémentaire nous est fournie par Robert Desoille, le fondateur du rêve-éveillé. Après l’analyse des Profondeurs vient celle des Hauteurs. Ainsi on ne peut s’extraire des images personnelles pour parvenir aux images mystiques par l’intermédiaire des images des Contes.

Seul le merveilleux permet d’échapper à une vision rationaliste et platement logique de l’univers. Il nous révèle qu’il y a dans le monde infiniment plus de mystères que n’en a rêvé toute notre philosophie et que ce mys­tère nous habite. Desoille avait bien saisi la nécessité du passage par le merveilleux pour sortir de l’identification aux problèmes person­nels et aux traumatismes anciens. Cela facilite les transformations de l’image et éclaire son sens symbolique. Il y a dans tous les Contes bien autre chose que le sexe : le besoin d’être seul et de vivre en bande ou en meute, d’être plusieurs êtres à la fois (dont son ombre), de se végé­taliser et de se minéraliser, de communiquer avec les forces du monde …

Ce qu’enseignent tous ces contes, c’est que la personnalité cachée peut apparaître, et que ce noyau si petit peut devenir l’être tout en­tier. De tout temps et dans toutes les civili­sations, les mystiques ont désigné l’être caché que nous sommes réellement par la plus pe­tite des graines (sénevé ou sésame). Voilà pourquoi le mot de passe est toujours « Sésa­me, ouvre toi». Il faut que cette graine s’ouvre pour qu’elle puisse germer et devenir la plus grande des plantes, « et les oiseaux du ciel viendront s’abriter dans ses branches ».

Parmi ces oiseaux, le plus reconnaissable est l’Oiseau bleu. Il apparaît soudain dans les images d’une cure, vient se poser sur le bord de la fenêtre et chante pour éveiller l’âme. Il subit des épreuves et peut se blesser cruellement si l’on a disposé des rasoirs sur le cyprès, mais n’abandonne jamais. Il fait partie du cycle des fiancés-animaux, qui sont les images de passage à une intégration supé­rieure. Leur métamorphose est celle des puis­sances cachées en nous. Lorsque cède le moi névrotique, alors apparaît dans tout son éclat le nouvel être, libre, pur, immaculé et le fils du meunier devient roi et non simple marquis de Carabas. La Bête et le Serpent vert rede­viennent des Princes qu’ils ont toujours été sous leur déguisement. La Belle apparaît sous son masque de laideronne et la Chatte blan­che a toujours été Reine. Ceci est la transmu­tation du héros, mais comme l’a écrit Kant «nul ne peut devenir dieu s’il n’a d’abord traversé les Enfers ».

Parmi les images de lumière, Desoille a re­connu celle du Jour qu’il a mise dans son premier livre de 1938. Nous le retrouverons avec Peau d’âne. Dans son vaste et riche palais vivait une fille du roi, née avec tant de vertus qu’elle seule était plus belle que sa mère. Exaltée par l’amour, elle revêt les trois robes de lumière, la première couleur de l’azur, lui donne tout pouvoir sur le temps, la seconde est la robe d’argent, couleur de lune lorsque sa plus vive clarté fait pâlir les étoiles. La troisième est la robe d’or et de diamants éclatante de tous les feux du soleil. Ces trois robes ne lui seront jamais enlevées, elles restent cachées sous la terre, comme elle sous sa peau d’âne. Elles ne revenaient que le dimanche matin jusqu’à ce qu’après les épreuves, l’amour lui permette de rendre ma­nifeste et permanent ce qui se cachait sous cette noire taupe, en réintégrant sa vraie nature. Et chacun sait que c’est sa destinée, voilà pourquoi on prend comme La Fontaine un plaisir extrême àentendre ce conte.

L’usage psychothérapeutique des contes de fées a été tellement apprécié par Desoille qu’il écrit «Cette Belle au Bois Dormant est une image qui sommeille dans le coeur de tout homme. Il faut la retrouver ». (Entretiens, p. 204). C’est en effet un conte très riche. Il débute par une profonde régression jusqu’au canniba­lisme du stade sadique-oral, mais s’élève aux formes supérieures de la sublimation et de la totale réalisation. Il convient donc d’ajou­ter que la Belle au Bois Dormant est le symbole de l’anima qui s’éveille par un baiser. Les hommes doivent éveiller leur anima qui dort. Le Prince Char­mant nous vient de l’Inde, c’est le dieu Ra­ma, héros du Ramayana, source de nombreux contes. Mais il est aussi pour les femmes, le symbole de l’animus qu’elles doivent attirer et amener à la conscience. La rencontre est pré­vue de tout temps «Est-ce vous mon prince ? Vous vous êtes bien fait attendre ». Et son «éclat resplendissant avait quelque chose de lumineux et de divin ». Ceci est l’image de l’âme qui s’éveille à la présence de la réalité suprême. La fine pointe de l’âme peut seule sentir le contact avec l’infini. La révélation de son être est éclatante et resplendissante, aussi a-t-elle toujours été nommée l’illumination. La Belle au Bois Dormant a, en effet, deux enfants d’abord une fille Aurore, qui arrive la premiè­re, puis suit un fils le Jour. Elle est donc la Lumière, qui ne pourra pas être dévorée par les ténèbres de la Nuit qui se détruiront elles-mêmes. Nous retrouvons dans ce conte cette transmutation par la lumière blanche ou la lumière d’or qui est le principal apport du rêve-éveillé de Desoille. C’est ce qui permet par la « réalisation du meilleur de soi-même », d’atteindre « les racines de l’être », alors dans un ruissellement de lumière, on n’est plus que lumière rayonnant de la lumière.
Références
Bettelheim B. Psychanalyse des contes de fées, Robert Laffont, 1976
Desoille R. Entretiens, Payot 1973, Privat 2000.
Erny P. Sur les traces du petit chaperon rouge, L’Harmattan, 2003
Guingand M. L’ésotérisme des contes de fées, Laffont 1982
Jean G. Le pouvoir des contes, Casterman, 1981
Kaes R. Contes et divans, Dunod, 1985
Mothe J-P. Du sang et du sexe dans les contes de Perrault, L’Harmattan, 1999
Propp V. Morphologie des contes, (1928), Seuil, 1970
Rousseau R-L. L’envers des contes, Dangles, 1988
Soriano M. Les contes de Perrault, Gallimard, 1968

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