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L’histoire de Lola Mc Ly – chapitre 2

Naviguer à bord d’un paquebot, le premier jour est un plaisir véritable, les jours suivants commencent à vous emprisonner lentement et le roulis même faible porte votre corps dans des spleens étranges et diffus. Avoir la mer autour de soi, des heures et des jours, c’est un peu comme une vaste prison aux murs d’eau et aux barreaux d’horizon.

Ma silhouette était assise sur une valise, de longues heures durant, je suis restée assise sur cette valise de cuir râpé, découpée en pointillés dans les ombres bleutées d’un ciel sans souffle aux fines odeurs. Mes yeux verts d’eau se mouvaient dans les vagues bucoliques. Mes lunettes noires, aux formes arrondies, rendaient ma beauté ambiguë et mes ongles cristallins caressaient l’air pur qui se plaquait outrageusement sur les peintures noires de cette machine infernale.

J’avais décidé que je m’ennuierais, alors je ne ferai strictement rien, je ne parlerai à personne et je ne participerai à aucune activité, la nourriture uniquement et n’appelons pas cela une activité en mer, s’il vous plait.

C’est en sillonnant les passerelles volantes entre métal et cordage que je rencontrai un jeune homme, une sorte d’être à la fois sensible et espiègle. J’étais stoïque devant lui, sans mot dire. Alors il me souffla des mots doux et divinement mélodieux. Puis, je le perdis en disparaissant dans ce labyrinthe de ferraille, voyageur de tous les mondes.

Ce bateau nous entraîna si loin vers des soleils de braise, succulents et rêveurs. Je portais tous les jours ma robe noire, celle que je trouvai si chic, elle déambulait, telle un papillon de grâces, de charmes et la douceur de ma chevelure s’agitait dans les brumes du levant. Et la nuit je dansais sur les ponts de bois, pieds nus, mes ballerines dans une main, une bougie dans l’autre pour brûler mes turpitudes, mon corps se disloquait sous mes sens entortillés.

Je me réveillais ce matin là pensant que les rêves d’un charmant poète berceraient toujours agréablement mes nuits. Après quelques préparations très féminines apprises par les femmes de ce village (tiens je ne disais plus « mon », c’était peut-être l’éloignement), je me dirigeai vers le restaurant pour un frugal petit déjeuner et je ne sais pourquoi, ce matin là je m’assis en 1ère, par inadvertance, sans doute, par attirance, sûrement.

Un garçon fort aimable, qui avait sans doute du me remarquer, me fit remarquer que mon billet de 3ème ne me le permettait pas. Une vielle dame, d’un âge incertain pour moi, coupa court à cette conversation.

–         Mademoiselle est avec moi, je vous prie.

Ayant relevé mon corps, je me rassois et quelque peu interloquée, j’attends les paroles de cette dame. Le silence est une marque de politesse dans ces moments curieux, m’avait-on appris.

–         quel est votre nom ?

–         je m’appelle Lola

–         j’ai bien connu une Lola, elle était argentine, dansait à merveille le tango et s’enivrait comme un homme, mais je suppose à vous voir si frêle que vous n’êtes pas elle.

–         oui

–         vous êtes si jeune

Sur cette nappe brodée, blanche, je découvrais d’autres thés que ceux que je connaissais, des thés de Ceylan, des thés anglais, au jasmin, aux épices, aux fruits rouges et des marmelades dont les goûts se mélangeaient agréablement entre le sucré et des notes amères variées et surprenantes.

Cette vieille dame était coquette, espiègle  et diserte. Je crois qu’elle eut pour moi une sorte d’affection soudaine.

–         vous avez Lola ce charme des voyages, des belles choses et des intelligences.

Elle voulait me parler de ses passions. Nous passâmes de longues heures à table et à nous promener sur les ponts où dans sa cabine tellement vaste, où sur des transats avec des plaids, non pas qu’il fît une froideur mais il fallait des plaids. Elle préférait les carreaux que je détestais, je choisi un tissus uni, amarante.

Elle était amusante, charmeuse, enjouée et pleine de vie et voyageuse dans les âmes. Mon ami poète un peu furibond se cachait pour m’épier, fou de rage de ne plus pouvoir m’aborder.

Veuve, sans enfant, elle passait son temps à voyager et à rencontrer ses amis, car elle n’avait que des amis à travers le monde, sans jamais prendre l’avion, elle ne voulait voyager à aucun prix dans les airs, serrée comme un astronaute.

« J’ai le temps. Alors… ».

Elle cultivait trois passions, le thé, la maroquinerie de luxe et les amours impossibles.

Je lui expliquais simplement et pour ne pas divulguer mon histoire compliquée que j’allais finir mes études dans une université située dans la ville du Cap.

Evidement elle connaissait cette ville, y avait pleins d’amis.

Je prétends grâce à elle que je connus cette ville avant de l’avoir visitée, avant de l’avoir humée tant ses descriptions furent longues et précises.

Un soir de grand vent, nous prîmes un thé et un cognac, allongées sur un transat face aux mouvements chaotiques de quelques vagues échevelées.

Elle me conseilla vivement un livre.

–         Il faut lire Double Méprise de Prosper Mérimée pour connaître enfin tous les profonds méfaits de l’amour, ma chère enfant.

–         Ah bon, mais l’amour est un…

–         L’amour vous transperce sans que vous ne puissiez, ne serait-ce qu’un instant, vous en rendre compte. Il vous serre la carotide jusqu’à plus soif et peut vous traîner jusqu’aux profondeurs les plus infâmes de la déchéance humaine.

–         Mais alors l’amour est mauvais pour l’être humain ?

–         Au contraire, c’est la plus belle chose qui puisse vous arriver, l’amour c’est plus fort que le marbre et l’acier, que des troupes enragées…

Je n’eus point le temps de répliquer, ses yeux tremblants partirent dans les profondeurs des sommeils.

Avait-elle connu un amour ?

J’étais très naïve et troublée devant ce sentiment si puissant. Je lisais sans en comprendre l’intensité. Mais je trouvais cela beau et regrettable à la fois. Ce ne sera que plus tard que je comprendrais combien les passions peuvent être plus fortes que le plus explosif des ouragans imprévisibles dans les endroits les plus dangereux des océans.

Ce qui me taraudait le plus chez cette femme était sa passion incroyable pour tous les objets en cuir. Elle possédait des malles et des sacs et des mallettes et des ceintures et des valises et toutes sortes d’objets de maroquinerie, et tous de la même marque, Hermès.

Son grand père s’était fait fabriquer une selle de cheval sur mesure avec ses initiales, elle avait 5 ans, cette passion la marqua au fer rouge. Elle en connaissait le nom, la matière, les formes, les finitions, les emballages, les nœuds, les couleurs, les papiers de soie.

–         un jour vous visiterez la rue du Faubourg et vous serez émerveillée comme ces enfants devant un sapin de noël enchanteur et tellement plus important qu’eux…

C’était avec une joie non dissimulée qu’elle me prodiguât un cours magistral sur la qualité des cuirs, les procédés de fabrication, les fermetures métalliques, le savoir faire des ouvriers, les ouvrières…

Un matin alors que notre arrivée pointait à deux jours, elle me fit porter un mot.

« Chère Lola,

notre rencontre a été pour moi une joie intense. J’ai quelques fatigues qui ne me permettent pas de finir ce voyage en votre compagnie mais surtout je dois vous avouer que j’ai une sainte horreur des séparations brutales, je ne peux les admettre, je me mettrai à pleurer, et à je ne sais quoi d’autre encore, alors il est préférable que je reste en ma cabine. Vous trouverez l’adresse d’une amie intime que je ferai prévenir et à qui vous pourrez demander tout ce que voudrez, elle vous aimera j’en suis sûr comme moi, comme beaucoup d’autres…

Take Care

Sarah »

Une larme s’éparpilla sur le creux de mes yeux, c’était curieux mais j’eus la même impression de la perdre, de perdre une grand-mère, peut-être la mienne…

J’entendis à nouveau les mouettes…

Un son strident vint percer ma mélancolie…

 

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