Skip to content

Albert Robida – Le Vingtième Siècle – La Vie Électrique


Albert Robida : La vie électrique

I. L’accident du grand réservoir d’électricité N. — Le dégel factice. — Le grand Philox Lorris expose à son fils son moyen pour combattre en lui un fâcheux atavisme. — Admonestations téléphonoscopiques interrompues.

Dans l’après-midi du 12 décembre 1955 , à la suite d’un petit accident dont la cause est restée inconnue, une violente tempête électrique, une tournade, suivant le terme consacré, se déchaîna sur tout l’ouest de l’Europe et amena, au milieu des perturbations à la vie générale, bien de l’inattendu pour certaines personnes que nous présenterons plus loin.

Des neiges étaient tombées en grande quantité depuis deux semaines , recouvrant toute la France, sauf une petite zone dans le Midi, d’un épais tapis blanc magnifique mais fort gênant. Suivant l’usage , le Ministère des voies et communications aériennes et terriennes ordonna un dégel factice et le poste du grand réservoir d’électricité N (de l’Ardèche) chargé de l’opération , parvint en moins de cinq heures à débarrasser tout le nord-ouest du continent de cette neige, le deuil blanc de la nature que portaient tristement jadis, pendant des semaines et des mois, les horizons déjà tant attristés par les brumes livides de l’hiver.

La science moderne a mis tout récemment aux mains de l’homme de puissants moyens d’action pour l’aider dans sa lutte contre les éléments, contre la dure saison, contre cet hiver dont il fallait naguère subir avec résignation toutes les rigueurs, en se serrant et se calfeutrant chez soi, au coin de son feu. Aujourd’hui les Observatoires ne se contentent plus d’enregistrer passivement les variations atmosphériques, outillés pour la lutte contre les variations intempestives, ils agissent et corrigent autant que possible les désordres de la nature.

Quand les aquilons farouches nous soufflent le froid des banquises polaires, nos électriciens dirigent contre les courants aériens du Nord des contre-courants plus forts qui les englobent en un noyau de cyclone factice et les emmènent se réchauffer au-dessus des saharas d’Afrique ou d’Asie qu’ils fécondent, en passant, par des pluies torrentielles. Ainsi ont été reconquis à l’agriculture les saharas divers d’Afrique, d’Asie et d’Océanie, ainsi ont été fécondés les sables de Nubie et les brûlantes Arabies. De même lorsque le soleil d’été surchauffe nos plaines et fait bouillir douloureusement les citadins, des courants factices établissent entre nous et les mers glaciales, une circulation atmosphérique rafraîchissante.

Par malheur dans l’opération de dégel menée rapidement par le poste central électrique 17, juste au moment où tout était heureusement terminé une fuite se produisit au grand Réservoir avec une telle soudaineté que le personnel rie put préserver que deux secteurs sur douze, et qu’une perte énorme, une formidable déflagration s’ensuivit. C’était une tournade qui commençait, une de ces tempêtes électriques comme il s’en déchaîne quelques-unes tous les ans dans les centres électriques,déjouant toutes les prévoyances et toutes les précautions.

Il faut bien nous y habituer ainsi qu’aux mille accidents graves ou minces auxquels nous sommes exposés en évoluant à travers les extrêmes complications de notre civilisation ultra-scientifique. La tournade fusant du poste 17 suivit d’abord une ligne capricieuse tout le long de laquelle un certain nombre de personnes qui téléphonaient furent foudroyées ou paralysées, puis le courant fou attirant à lui avec une force irrésistible des électricités latentes, prit un rapide mouvement giratoire à la manière des cyclones naturels, produisant encore nombre d’accidents dans les régions par lui traversés et jetant dans la vie générale une perturbation désastreuse, qui se fût terminée bientôt par quelque violent petit cataclysme régional si, dès la première minute, les appareils de captation des régions menacées n’avaient été mis en batterie. Mais les électriciens veillaient et comme d’habitude, après quelques désastres plus ou moins graves, la tournade devait avorter et le « courant fou » serait capté et canalisé avant l’explosion finale.

Albert Robida : La vie électriqueA Paris, dans une somptueuse demeure du XLIIearrondissement, sur les hauteurs de Sannois, un père était en train de sermonner véhémentement son fils lorsqu’éclata la tournade. Ce père n’était rien moins que le fameux Philoxène Lorris, le grand inventeur, l’illustreet universel savant, le plus gros bonnet de tous les gros bonnets des industries scientifiques.

Nous sommes avec Philoxène Lorris bien loin de ce bon et timide savant à lunettes d’antan. Grand , gros, rougeaud, barbu, Philoxène Lorris était un homme aux allures décidées, au geste prompt et net, à la voix rude. Fils de petits bourgeois vivotant ou plutôt végétant en paix de leur 40,000 livres de rente, il s’était fait lui-même. Sorti premier de l’Ecole polytechnique d’abord et ensuite de International scientific industrie Institut, il refusa d’accepter les offres d’un groupe de financiers qui lui proposaient de l’entreprendre suivant le terme consacré et se mit carrément de lui-même pour dix ans en quatre mille actions de 5,000 francs chacune, lesquelles, sur sa réputation furent toutes enlevées le jour même de l’émission.

Avec les quelques millions de la Société, Philoxène Lorris fonda aussitôt une grande usine pour l’exploitation d’une affaire importante étudiée et mijotée par lui avec amour et dont les bénéfices furent si considérables, que sur la grosse part qu’il s’était réservée par l’acte de fondation, il fut à même de racheter toutes les actions de la commandite avant la fin de la quatrième année. Ses affaires prirent dès lors un essor prodigieux, il monta un laboratoire d’études admirablement organisé, s’entoura de collaborateurs de premier ordre et lança coup sur coup une douzaine d’affaires énormes basées sur ses inventions et découvertes.

Honneurs, gloire, argent, tout arrivait à la fois à l’heureux Philoxène Lorris. De l’argent, il en fallait pour ses immenses entreprises, pour ses agences innombrables, pour ses usines, ses laboratoires, ses observatoires, ses établissements d’essais. Les entreprises en exploitation fournissaient les fonds nécessaires pour les entreprises â l’étude. Quant aux honneurs, Philoxène Lorris était loin de les dédaigner; il fut bientôt membre de toutes les Académies, de tous les instituts, dignitaire de tous les ordres, aussi bien de la vieille Europe, de la très mûre Amérique, que de la jeune Océanie.

La grande entreprise des Tubes en papier métallisé (Tubic-Pneumatic-Way) de Paris-Pékin valut à Philoxène Lorris le titre de mandarin à bouton d’émeraude en Chine et celui de duc de Tiflis en Trans-caucasie. Il était déjà comte Lorris dans la noblesse créée aux États-Unis d’Amérique, baron en Danubie et autre chose encore ailleurs, et bien qu’il fût surtout fier d’être Philoxène Lorris, il n’oubliait jamais d’aligner, à l’occasion, l’interminable série de ses titres parce que cela faisait admirablement sur les prospectus.

Bien que plongé jusqu’au cou dans ses études et ses affaires, Philoxène Lorris, à force d’activité , trouvait le temps de jouir de la vie et de donner à son exubérante nature toutes les vraies satisfactions que l’existence peut offrir à l’homme bien portant et sagement équilibré S’étant marié entre deux découvertes ou inventions , il avait un fils, Georges Lorris, celui que, le jour de la tournade, nous le trouvons en train de sermonner.

Georges Lorris est un beau garçon de vingt-sept ou vingt-huit ans, grand et solide comme son père, à la figure décidée, ayant comme signe particulier de fortes moustaches blondes. Il arpente la chambre de long en large et répond parfois d’une voix agréable et gaie aux admonestations de son père.

Celui. ci n’est pas là, il est bien loin, à 300 lieues, dans la maison de l’ingénieur chef de ses mines de vanadium des montagnes de la Catalogne, mais il apparaît dans la plaque de cristal du téléphonoscope, cette admirable invention, amélioration capitale du simple téléphonographe, portée récemment au dernier degré de perfection par Philoxène Lorris lui-même. Cette invention permet non seulement de converser à de longues distances, avec toute personne reliée électriquement au réseau de fils courant le monde, mais encore de voir cet interlocuteur dans son cadre particulier, dans son home lointain. Heureuse suppression de l’absence, qui fait le bonheur des familles souvent éparpillées par le monde, à notre époque affairée et cependant toujours réunies le soir au centre commun, si elles veulent, dînant ensemble à des tables différentes, bien espacées mais formant cependant presque une table de famille.

Albert Robida : La vie électriqueDans la plaque du télé, abréviation habituelle du nom de l’instrument, Philoxène Lorris apparaît, arpentant aussi sa chambre, un cigare aux dents et les mains derrière le dos. Il parle.

« Mais enfin, mon cher, dit-il, j’ai eu beau chauffer et surchauffer ton cerveau pour faire de toi ce que moi, Philoxène Lorris, j’étais en droit d’attendre et de réclamer, c’est-à-dire un produit de haute culture, un Lorris supérieur, affiné, perfectionné, et voilà tout ce que tu m’offres pour fils, à moi : un Georges Lorris, gentil garçon, j’en conviens, intelligent, je ne dis pas le contraire, mais voilà tout… simple lieutenant d’artillerie chimique à… quel âge as-tu?

— Vingt-sept ans, hélas, répondit Georges avec un sourire en se tournant vers la plaque du téléphonoscope.

— Je ne ris pas, tâche un peu d’être sérieux, fit avec vivacité Philoxène Lorris en tirant avec énergie quelques bouffées de son cigare. Ton cigare est éteint, dit le fils, je ne t’offre pas d’allumettes, tu es trop loin…

— Enfin, reprit le père, à ton âge, j’avais déjà lancé mes premières grandes affaires, j’étais déjà le fameux Philox-Lorris, et toi, tu te contentes d’être un fils à papa, tu te laisses tranquillement couler au fil de la vie… Qu’es-tu par toi-même? Lauréat de rien du tout, sorti des grandes écoles dans les numéros modestes et, pour le quart d’heure, simple lieutenant dans l’artillerie chimique…

— Hélas, voilà tout l fit le jeune homme, pendant que son père, dans la plaque du téléphonoscope, tournait rageusement le dos et s’en allait au bout de sa chambre ; mais est-ce ma faute si tu as tout découvert ou inventé, je suis venu trop tard dans un monde trop bien machiné, tu ne nous as rien laissé à trouver, à nous autres!

— Allons donc! Nous n’en sommes qu’aux premiers balbutiements de la science, le siècle prochain se moquera de nous…, mais ne nous égarons pas… Georges, mon garçon, j’en suis désolé, mais tel que te voilà, tu ne me parais guère préparé à reprendre, maintenant que tes années de service obligatoire sont faites, la suite de mes travaux, c’est-à-dire à diriger mon grand laboratoire, le laboratoire Philox-Lorris, à la réputation universelle et les deux cents usines ou entreprises qui exploitent mes découvertes…

— Veux-tu donc te retirer des affaires?

— Jamais ! s’écria le père avec énergie, mais j’entendais t’associer sérieusement à mes travaux, marcher avec toi à la découverte, chercher avec toi, creuser, trouver… Qu’est-ce que j’ai fait auprès de ce que je voudrais faire si j’avais deux moi pour penser et agir… Mais, mon bon ami, tu ne peux pas être ce second moi… C’est déplorable!… Hélas! Je ne me suis pas préoccupé jadis des influences ataviques, je ne me suis pas suffisamment renseigné jadis… 0 jeunesse! Moi, n°1 d’International-scientific-industrie-Institut, j’ai été léger ! Car, mon pauvre garçon, je suis obligé d’avouer que ce n’est pas tout à fait ta faute si tu n’as point la cervelle suffisamment scientifique, c’est parbleu bien la faute de ta mère… ou plutôt d’un ancêtre de ta mère… j’ai fait mon enquête un peu tard, j’en conviens et c’est là que je suis coupable. J’ai fait mon enquête et j’ai découvert dans la famille de ta mère…

— Quoi donc? dit Georges Lorris intrigué.

— A trois générations seulement, en arrière… une mauvaise note, un vice, une tare…

— Une tare?

— Oui, son arrière-grand-père, c’est-à-dire ton trisaïeul à toi, fut, il y a 115 ans, vers 1840, un…

— Un quoi? Que vas-tu m’apprendre? Tu me fais peur!

— Un artiste! » fit piteusement Philox-Lorris en tombant dans un fauteuil.

Georges Lorris ne put s’empêcher de rire avec irrévérence et devant ce rire son père bondit furieusement dans le téléphonoscope.

« Oui! un artiste ! s’écria-t-il, et encore un artiste idéaliste, nébuleux, romantique, comme ils disaient alors, un rêveur, un futiliste, un éplucheur de fadaises !… Tu penses bien que je me suis renseigné… Pour connaître toute l’étendue de mon malheur, j’ai consulté nos grands artistes actuels, les photo-peintres de l’Institut… Je sais ce qu’il était, ton trisaïeul! N’aie pas peur, il n’aurait pas inventé la trigonométrie, ton trisaïeul !,.. Il n’eut à sa disposition qu’une cervelle légère et vaporeuse évidemment, comme la tienne, car c’est de lui que tu tiens cette inaptitude aux sciences positives que je te reproche. 0 atavisme! voilà de tes coups! Comment annihiler l’influence de ce trisaïeul qui revit en toi? Comment le tuer, ce scélérat? Car tu penses bien que je vais lutter et le tuer…

— Comment, tuer un trisaïeul mort depuis plus de cent ans? fit Georges Lorris en souriant, tu sais que je vais défendre mon ancêtre, pour lequel je ne professe pas le même superbe dédain que toi…

— Je veux le détruire, moralement bien entendu, puisque le scélérat qui vient ruiner mes plans est hors de ma portée, mais je veux combattre son influence malheureuse et la dominer… Tu penses bien, mon garçon, que je ne vais pas t’abandonner, abandonner ma race !… Certes non ! Je ne puis pas te refaire, hélas, je ne peux pas te remettre, comme j’y avais songé, pour cinq ou six ans, à Intensive-Scientific-Institut…

— Merci, fit Georges avec effroi, j’aime mieux autre chose…

— J’ai autre chose, et mieux, car tu ne sortirais pas beaucoup plus fort… Voyons ce meilleur plan?

— Voici! Je te marie ! Je nous sauve par le mariage !

— Le mariage! s’écria Georges stupéfait.Albert Robida : La vie électrique

— Attends ! un mariage étudié, raisonné, où j’aurai mis toutes les chances de notre côté! Il me faut quatre petits-enfants, de sexe quelconque – garçons si possible, j’aimerais mieux – enfin, quatre rejetons de l’arbre Philox-Lorris : un chimiste, un naturaliste, un médecin, un mécanicien qui se compléteront l’un par l’autre et perpétueront la dynastie scientifique Philox-Lorris… Je considère la génération intermédiaire comme ratée…

— Merci !

— Absolument ratée! C’est une non-valeur, un resté pour compte. Je laisse donc de côté cette génération intermédiaire, et je m’arrange pour durer jusqu’au moment de passer la main à mes petits-enfants. Voilà mon plan! Je vais donc te marier…

— Peut-on savoir avec qui? Ça ne te regarde pas. Je ne sais pas encore moi-même. Il me faut une vraie cervelle scientifique, assez mûre , autant que possible, pour avoir la tête débarrassée de toute idée futile !… »

Georges se disposait à répondre lorsque se produisit la première secousse électrique due à l’accident du réservoir 17. Georges tomba dans son fauteuil et leva vivement les jambes pour éviter le contact du plancher qui transmettait de nouvelles secousses. Son père n’avait pas bronché.

« Écervelé! lui cria-t-il, tu n’as pas tes semelles isolatrices et tu évolues comme cela dans une maison où l’électricité court partout dans un réseau de fils entrecroisés et circule comme le sang dans les veines d’un homme!… Mets-les donc et fais attention. C’est une fuite qui vient de se produire quelque part et l’on ne sait pas jusqu’où peuvent aller les accidents… Allons, je n’ai pas le temps, je te laisse, d’ailleurs voilà nos communications embrouillées… »

En effet, l’image très nette dans la plaque du télé s’affaiblissait soudain, ses contours se perdaient dans le vague, et bientôt ce ne fut plus qu’une série de taches tremblotantes et confuses.

II. Le courant fou. — Le désastre de l’Aéronautic-Club de Touraine. — Où l’on fait téléphonoscopiquement connaissance avec ta famille Lacombe des Phares alpins

La tournade était dans son plein ; les accidents causés par la terrible puissance du courant fou, par ces effroyables forces naturelles emmagasinées, concentrées et mesurées par l’homme, échappées soudain à sa main directrice, libres maintenant de tout frein, se multipliaient sur une région représentant à peu près le cinquième de l’Europe. Depuis une heure, toutes les communications électriques se trouvant coupées, on peut juger de la perturbation apportée à la marche du monde et aux affaires. La circulation aérienne était également interrompue, le ciel s’était vidé presque instantanément de tout véhicule aérien, l’ouragan avait le champ libre pour dérouler dans l’atmosphère ses spirales dangereuses. Mais, bien qu’au premier signal de leurs électromètres toutes les aéronefs se fussent garées au plus vite, quelques sinistres s’étaient produits. Plusieurs aérocabs rencontrés par la trombe au moment où elle fusait du réservoir furent littéralement pulvérisés au-dessus de Lyon ; il n’en tomba point miette sur le sol et des aéronefs surprises çà et là sans avoir eu le temps de s’envelopper d’un nuage de gaz isolateur, s’abattirent désemparées avec leur personnel tué ou blessé.

Le plus terrible sinistre eut lieu entre Orléans et Tours. ! Aéronautic-Club de Touraine donnait ce jour-là ses grandes régates annuelles. Mille ou douze cents véhicules aériens de toutes formes et de toutes dimensions suivaient avec intérêt les péripéties de la grande course du prix d’honneur où vingt-huit aéroflèches se trouvaient engagées. Tous les regards suivant les coureurs, dans la plupart des véhicules on ne s’aperçut pas que l’aiguille de l’électromètre s’était mise à tourner follement, et parmi les hourras et les cris des parieurs, on n’entendit même pas la sonnerie d’alarme.

Quand on vit le danger, il y eut dans la foule des aéronefs une bousculade fantastique pour chercher un abri à terre. Le millier de véhicules s’abattit à toute vitesse en une masse confuse et enchevêtrée où les accidents d’abordage furent nombreux et souvent graves. La tournade arrivant en foudre, balaya tout ce qui n’eut pas le temps de fuir, il y eut des aéronefs désemparées, emportées dans le tourbillon et précipitées en quelques secondes à 50 lieues de là; par bonheur, dans ce désastre, les grandes aéronefs portant les membres de l’Aéronautic-Club et leurs familles étaient pourvues du nouvel appareil réunissant l’électromètre et les tubes de gaz isolateur à une soupape automatique ; l’appareil s’ouvrit de lui-même dès que l’aiguille marqua danger et les aéronefs, enveloppées dans un nuage protecteur, regagnèrent tranquillement l’embarcadère du club.

Si nous revenons à Paris, à l’hôtel Philox-Lorris, nous trouvons au « plein » de la tournade, le quartier de Sannois dans un désarroi facile à s’imaginer ; de terrifiants éclairs jaillissent de partout, et dans le lointain roulent d’effroyables explosions qui vont se répercutant comme d’écho en écho, s’affaiblissant peu à peu, pour revenir soudain et éclater avec plus de violence.

Georges Lorris, en chaussons et gantelets isolateurs, regarde de la fenêtre de sa chambre le spectacle du ciel convulsé. Il n’y a rien à faire qu’à attendre dans une prudente inaction, que le courant fou soit capté.

Tout à coup, après un crescendo de décharges électriques et de roulements, accompagnés d’éclairs prodigieux, en nappe et en zigzags, la nature sembla pousser comme un immense soupir de soulagement, et le calme se fit instantanément. Les héroïques ingénieurs et employés du poste 28, à Amiens, venaient de réussir à crever la tournade et à canaliser le courant fou. Le sous-ingénieur en chef et treize hommes succombaient victimes de leur dévouement, mais tout était fini, on n’avait plus de désastres à craindre.

Le danger avait disparu, mais non les dernières traces de la grande perturbation. Sur la plaque du téléphonoscope de Georges Lorris, comme sur tous les Télés de la région, passèrent avec une fabuleuse vitesse des milliers d’images confuses et des sons apportés de partout remplirent les maisons de rumeurs semblables au rugissement d’une nouvelle et plus farouche tempête. Il est facile de se figurer cette assourdissante rumeur, ce sont les bruits de la vie sur une surface de 1,600 lieues carrées, les bruits recueillis partout par l’ensemble des appareils, condensés en un bruit général et reportés et rendus en bloc par chacun de ces appareils avec une intensité effroyable !

Au cours de la tournade, quelques graves désordres s’étaient naturellement produits au poste central des Télés, et sur les lignes, des fils avaient été fondus et amalgamés. Ces petits accidents ne font courir aucun danger à personne à condition bien entendu que l’on ne touche pas aux appareils. Georges Lorris ayant pris un livre à illustrations photographiques, s’installa patiemment dans un fauteuil pour laisser finir la crise des Télés. Ce ne fut pas long. Au bout de vingt minutes la rumeur s’éteignit subitement. Le bureau central venait d’établir un fil de fuite, mais en attendant que les avaries fussent réparées, ce qui demanderait bien deux ou trois heures de travaux, chaque appareil recevait une communication quelconque qui ne pouvait s’interrompre avant que tout fût remis en ordre.Albert Robida : La vie électrique

Et dans la plaque du Télé, les figures, cessant de passer dans une confusion falote, se précisèrent peu à peu, le défilé se ralentit, puis tout â coup une image nette et précise s’encadra dans l’appareil et ne changea plus. C’était une chambre au mobilier très simple, une petite chambre aux boiseries claires meublée seulement de quelques chaises et d’une table chargée de livres et de cahiers, avec une corbeille à ouvrage devant la cheminée. Réfugiée dans un angle, presque agenouillée, une jeune fille semblait encore en proie à la plus profonde terreur. Elle avait les mains sur les yeux et ne les retirait que pour les porter sur ses oreilles dans un geste d’affolement. Georges Lorris ne vit d’abord qu’une taille svelte et gracieuse, de jolies mains délicates et de beaux cheveux blonds un peu en désordre. Il parla tout de suite pour tirer l’inconnue de sa prostration.

« Mademoiselle! mademoiselle! » fit-il assez doucement.

Mais la jeune fille, les mains sur les oreilles et la tête pleine encore des terribles rumeurs qui venaient à peine de cesser, ne sembla point entendre.

« Mademoiselle ! » cria Georges d’une voix forte. La jeune fille, tournant la tête sans baisser ses mains et sans bouger, regarda, d’un air effaré, vers le Télé de sa chambre.

« Le danger est passé, mademoiselle, remettez-vous, reprit doucement Georges, m’entendez-vous? »

Elle fit un signe de tête sans répondre autrement. « Vous n’avez plus rien à craindre, la tournade est passée….

— Vous êtes sûr que cela ne va pas revenir? fit la jeune fille d’une voix si tremblante que Georges Lorris comprit à peine.

— C’est tout à fait fini, tout est rentré dans l’ordre, on n’entend plus rien de ce fracas de tout à l’heure qui semble vous avoir si fort épouvantée…

— Ah! monsieur, comme j’ai eu peur, s’écria la jeune fille, osant à peine se redresser, comme j’ai eu peur!

— Mais vous n’aviez pas vos pantoufles isolatrices, dit Georges, qui dans le mouvement que fit la jeune fille, s’aperçut qu’elle était chaussée seulement de petits souliers.

— Non, répondit-elle, mes isolatrices sont dans une pièce au-dessous, je n’ai pas osé aller les chercher…

— Malheureuse enfant, mais vous pouviez être foudroyée si votre maison s’était trouvée sur le passage direct du courant fou, ne commettez jamais pareille imprudence ! Les accidents aussi sérieux que cette tournade sont rares, mais enfin il faut se tenir constamment sur ses gardes et conserver à notre portée contre les accidents, petits ou grands qui se peuvent produire, les préservatifs que la science nous met entre les mains… ou aux pieds, contre les dangers qu’elle a créés!…

— Elle eut mieux fait, la science, de ne pas tant multiplier les causes de danger, fit la jeune fille avec une petite moue.

— Je vous avouerai que c’est mon avis! fit Georges Lorris en souriant. Je vois, mademoiselle, que vous commencez à vous rassurer, allez, je vous en prie, prendre vos pantoufles isolatrices.

— Il y a donc encore du danger?

— Non, mais cette bourrasque électrique a jeté partout un tel désordre qu’il peut s’ensuivre quelques petits accidents consécutifs : fils avariés, poches, ou dépôt d’électricité laissés par la tournade sur quelques points, se vidant tout à coup, etc… la prudence est indispensable pendant une heure ou deux encore…

— Je cours chercher mes isolatrices! » s’écria la jeune fille.

La jeune fille revint au bout de deux minutes chaussée de ses pantoufles protectrices par-dessus ses petits souliers. Son premier regard en rentrant dans sa chambre fut pour la plaque du Télé; elle parut surprise d’y revoir encore Georges Lorris.

« Mademoiselle, dit celui-ci qui comprit son étonnement, je dois vous prévenir que la tournade a quelque peu embrouillé les Télés; au poste central. pendant que l’on recherche les fuites, qu’on rétablit les fils perdus, on a donné à tous les appareils, pendant les travaux, une communication quelconque, ce ne sera pas bien long, tranquillisez-vous… Permettez-moi de me présenter : Georges Lorris, de Paris…, ingénieur comme tout le inonde…

— Estelle La-combe, de Lauterbrunnen-Station (Suisse), ingénieur aussi, ou du moins presque, car mon père, inspecteur des phares alpins me destine à entrer dans son administration…

— Je suis heureux, mademoiselle, de cette communication de hasard qui m’a permis au moins de vous rassurer un peu, car vous avez eu grand’peur, n’est-ce pas?

— Oh oui! Je suis seule â la maison, avec Grettly, notre bonne, encore plus peureuse que moi… Elle est depuis deux heures dans un coin de la cuisine, la tète sous un châle et ne veut pas bouger… Mon père est en tournée d’inspection et ma mère est partie par le tube de midi quinze pour quelques achats à Paris… Pourvu qu’il ne leur soit pas arrivé d’accident! Ma mère devait rentrer à neuf heures dix-sept et il est déjà trente-cinq…

« Mademoiselle, les tubes ont supprimé tout départ pendant l’ouragan électrique; mais les trains en retard vont partir et madame votre mère ne sera certainement pas bien longtemps à rentrer…

Albert Robida : La vie électriqueMlle Estelle Lacombe semblait encore à peine rassurée , le moindre bruit la faisait tressaillir, et de temps en temps elle allait regarder le ciel avec in- quiétude à une fenêtre qui semblait donner sur une profonde vallée alpestre. Georges Lorris, pour la tranquilliser, entra dans de grandes explications sur les tournades, sur leurs causes, sur les accidents qu’elles produisent, analogues parfois à ceux des tremblements de terre naturels. Comme elle ne répondait rien et restait toujours pâle et agitée, il parla longtemps et lui lit une véritable conférence, lui démontrant que ces tournades devenaient de moins en moins fréquentes en raison des précautions minutieuses prises par le personnel électricien et de moins en moins terribles en leurs effets, grâce au progrès de la science, aux perfectionnements apportés tous les jours aux appareils de captationdes fuites de fluide.

« Mais vous savez cela tout aussi bien que moi, puisque vous êtes ingénieur comme moi, fit-il, s’arrêtant enfin dans ses discours, qui lui semblaient quelque peu entachés de pédanterie.

— Mais non, monsieur, j’ai encore un dernier examen à passer avant d’obtenir mon brevet et… faut-il vous l’avouer, j’ai déjà été retoquée deux fois. Je continue à suivre par phonographe les cours de l’université de Zurich, je me prépare à me représenter une troisième fois, et je travaille, et je pâlis sur mes cahiers, mais sans avancer beaucoup, il me semble… Hélas, je ne mords pas très facilement à tout cela, et il me faut mon grade pour entrer dans l’administration des phares alpins comme mon père… C’est ma carrière qui est en jeu!… Pourtant j’ai très bien compris ce que vous m’avez dit, je vais prendre quelques notes, pendant que c’est encore frais, car demain tout sera un peu brouillé dans ma tête!»

Pendant que la jeune fille un peu rassurée cherchait dans l’amoncellement de livres, de cahiers, de clichés phonographiques qui couvrait sa table de travail et griffonnait quelques lignes sur un carnet, Georges Lorris la regardait et ne pouvait s’empêcher de remarquer la grâce de ses attitudes, et l’élégance naturelle de toute sa personne, dans sa toilette d’un goût simple et modeste. Quand elle relevait la tête, il admirait la délicatesse et la régularité de ses traits, la courbure gracieuse du nez, les yeux profonds et purs, et le front large sur lequel de magnifiques torsades blondes faisaient comme un casque d’or.

Estelle Lacombe était la fille unique d’un fonctionnaire de l’administration des phares alpins de la section Helvétique. Depuis le grand essor de la navigation aérienne, il a fallu éclairer à des altitudes différentes nos montagnes, nos alpes diverses et les signaler aux navigateurs de l’atmosphère. Nos monts d’Auvergne, la chaîne des Pyrénées , le massif des Alpes, ont ainsi à différentes hauteurs des séries de phares et de feux. L’altitude de 500 mètres est indiquée partout par des feux de couleur espacés de kilomètre en kilomètre, il en est de même pour les altitudes supérieures, de 500 mètres en 500 mètres ; des phares tournants signalent les, cols, les passages et les ouvertures de vallées, enfin, plus haut, sur tous les pics et toutes les pointes étincellent des phares de première classe, brillantes étoiles perdues dans la pâle région des neiges et que l’homme des plaines confond parmi les constellations célestes.

M. Lacombe, inspecteur régional des phares alpins, habitait depuis huit ans Lauterbrunnen-Station, un joli chalet établi au sommet de la montée de Lauterbrunnen, sur le côté du phare, à 1,000 mètres au-dessus de la belle vallée, juste en face de la cascade du Staubach. Ingénieur d’un certain mérite et fonctionnaire consciencieux, M. Lacombe était fort occupé. Toutes ses journées et souvent ses soirées étaient prises par ses tournées d’inspection, ses rapports, ses surveillances de travaux aux phares de sa région. Mme Lacombe, Parisienne de naissance, assez mondaine avant son mariage, se considérait comme en exil dans ce magnifique site de Lauterbrunnen-Station, où s’était fondé, à 4 ,000 mètres au-dessus de l’ancien Lauterbrunnen, un village neuf avec annexe aérienne pour les cures d’air, c’est-à-dire un casino ascendant à 700 ou 800 mètres plus haut l’après-midi et redescendant ensuite après le coucher du soleil.Albert Robida : La vie électrique

A Lauterbrunnen-Station, pendant l’été, dans ce chalet suspendu comme un balcon au flanc de la montagne, l’hiver dans un chalet aussi confortable en bas à Interlaken, Mme Lacombe s’ennuyait et regrettait l’immense et tumultueux Paris.

Pourtant les distractions ne manquaient pas. Il passait chaque jour un nombre considérable d’aéronefs ou de yachts; le véloce aérien London-Roma-Cairo passait quatre fois par vingt-quatre heures, déposait toujours quelques voyageurs faisant leur petit tour d’Europe; de plus, le casino aérien de Lauterbrunnen, très fréquenté pendant les mois d’été, donnait chaque semaine à ses malades une grande fête et chaque soir un concert ou une représentation dramatique par Télé. Mme Lacombe s’ennuyait cependant et saisissait toutes les occasions et prétextes possibles, pour reprendre l’air de son cher Paris.

Fatiguée de ne participer que par Télé aux petites réunions chez ses amies riches restées Parisiennes, elle prenait de temps en temps le train du tube électropneumatique ou le véloce aérien pour se retrouver un après-midi dans le mouvement mondain, pour se montrer à quelques six o’clock élégants, où tout en prenant les anti-anémiques à la mode, on passe en revue tous les petits potins du jour, on s’imprègne de toutes les médisances et calomnies qui sont dans l’air. Ou bien Mme La-combe s’en allait un peu boursicoter, tâcher de mettre à flot son budget trop souvent chargé d’excédents de dépenses, par quelques bénéfices réalisés à la Bourse. L’agente de change qui la guidait se trompait souvent et le budget du ménage s’équilibrait à grand-peine M. Lacombe n’avait pour tout revenu que ses appointements, 35,000 francs et le logement, juste de quoi vivoter â la campagne, en se contraignant à une sévère économie. Dure nécessité, d’autant plus que Mme Lacombe aimait aussi à magasiner, et qu’au lieu de se faire montrer, par Télé, sans se déranger, les étoffes ou les confections dont elle et sa fille pouvaient avoir besoin, elle préférait courir les grands magasins de Paris et vite filer en tube ou en véloce aérien pour la moindre occasion, pour une idée de ruban qui lui passait par la tête.

Cette modeste situation se fût améliorée si Mme Lacombe avait eu ses brevets. Par malheur au temps de sa jeunesse, en 1930, les exigences de la vie étant moindres, son éducation avait été négligée. Elle n’était pas ingénieure; ne possédant que ses diplômes de bachelière ès lettres et ès sciences, elle n’avait pu entrer dans les phares avec son mari.

Trop bien éclairé sur les difficultés de la vie, M. Lacombe, avait voulu pour sa fille une instruction complète. Il la destinait à l’administration. A vingt-quatre ans, lorsqu’elle aurait fini ses études et serait pourvue de ses diplômes, elle entrerait comme ingénieure surnuméraire à 6,000 francs, avec certitude d’arriver un jour vers la quarantaine à l’inspectorat. Alors, qu’elle restât célibataire ou qu’elle épousât un fonctionnaire comme elle, sa vie était assurée.

Estelle, depuis l’âge de douze ans, suivait les cours de l’Institut de Zurich, sans quitter sa famille, uniquement par Télé. Précieux avantage pour les familles éloignées de tout centre, qui ne ‘sont plus forcées d’interner leurs enfants dans les lycées ou collèges régionaux. Estelle avait donc fait toutes ses classes par Télé. Elle suivait aussi de la même façon les cours de l’Ecole centrale d’électricité de Paris et prenait en outre des répétitions par phonogrammes de quelques maîtres renommés.

Par malheur elle n’avait pu passer ses examens par Télé, les règlements surannés s’y opposant, et devant les maîtres examinateurs, une timidité qu’elle tenait un peu de son père lui avait nui.

III Une aspirante ingénieure. — Les cours par Télé. — Une fidèle cliente de Babel-Magasins. — L’ahurie Grettly. — Le Téléjournal.

Maintenant que la jeune fille était à peu près rassurée, Georges Lorris aurait très bien pu prendre congé; niais, sans chercher à se rendre compte des motifs qui le retenaient il resta près du Télé à causer avec elle. Ils parlaient sciences appliquées, instruction, électricité morale nouvelle et politique scientifique… Estelle Lacombe, quand elle sut que le hasard l’avait mise en présence téléphonoscopique avec le fils du grand. Philox, prit naïvement devant Georges une attitude d’élève ; ce qui fit bien rire le jeune homme.

« Je suis le fils de l’illustre Philox, comme vous dites, fit-il, mais je ne suis moi-même qu’un bien pauvre disciple, et, puisque vous voulez bien me faire confidence de vos insuccès, sachez donc que tout à l’heure, au moment où la tournade éclata, mon père était en train de m’administrer ce qui s’appelle un rebrousse-fil, c’est-à-dire un joli petit savon et de me reprocher mon insuffisance scientifique… et c’était mérité, je le reconnais!..

— Oh ! non, non, ce que le grand Philox Lorris peut traiter de faiblesse scientifique, pour moi c’est encore la force, la force écrasante… Ah ! si je pouvais arriver seulement au premier grade d’ingénieure!

— Vous vous empresseriez de dire ouf ! et de laisser là vos livres, » dit Georges en riant.

La jeune fille sourit sans répondre et remua machinalement la montagne de cahiers et de livres qui couvrait son bureau.

« Mademoiselle, si cela peut vous servir, je vous enverrai quelques-uns de mes cahiers, et les phonogrammes de quelques conférences de mon père aux ingénieurs de son laboratoire…

— Que de remerciements, monsieur 1.. J’essayerai de comprendre… »

Brusquement une sonnerie tinta et le Télé s’obscurcit. L’image de la jeune fille disparut, Georges demeura seul dans sa chambre. Au poste central des Télés les avaries causées par la tournade étant réparées, le jeu normal des appareils reprenait, et la communication provisoire cessait partout.

Georges, consultant sa montre, vit que le temps avait coulé vite pendant sa conversation et que l’heure de se rendre au laboratoire était arrivée. Il pressa un bouton, la porte de sa chambre s’ouvrit d’elle-même, un ascenseur parut, il se jeta dedans et fut transporté en un quart de minute à l’embarcadère supérieur, un très haut belvédère sur le toit, abritant l’entrée principale de la maison.

La loge du concierge placée maintenant dans toutes les habitations, en raison de la circulation aérienne, à la porte supérieure, sur la plate-forme embarcadère, était, chez Philox Lorris, remplacée, ainsi que le concierge lui-même, par un poste électrique où tous les services étaient assurés par un système de boutons à presser.

Albert Robida : La vie électriqueUn aérocab, sorti tout seul de la remise aérienne et filant sur une tringle de fer, attendait déjà Georges à l’embarcadère. Le jeune homme, avant de sauter dedans, jeta un regard sur l’immense Paris étendu devant lui dans la vallée de la Seine, à perte de vue, jusque vers Fontainebleau rattrapé par le faubourg du Sud. La vie aérienne suspendue pendant l’ouragan électrique reprenait son cours ; le ciel était sillonné déjà de véhicules de toutes sortes, aéronefs, omnibus se suivant à la file et cherchant à rattraper leur retard, aéroflèches des lignes de province ou de l’étranger lancées à toute vitesse, aérocabs, aérocars, fourmillant autour des stations de Tubes où les trains retenus devaient se suivre presque sans intervalles. Dans l’Ouest s’avançait majestueusement, estompé dans la brume lointaine, un gigantesque aéro-paquebot de l’Amérique du Sud qui avait failli se trouver pris dans la tournade et ajouter un chapitre de plus à l’histoire des grands sinistres.

« Allons travailler ! » dit enfin Georges en dégageant de sa tringle l’aérocab qui fila bientôt vers un des laboratoires Philox Lorris, établis avec les usines d’essai sur un terrain de 40 hectares dans la plaine de Gonesse.

Pendant ce temps, à Lauterbrunnen-Station, Estelle Lacombe, demeurée seule, laissait bien vite ses cahiers et courait à sa fenêtre pour interroger anxieusement l’horizon. Pendant l’ouragan, n’était-il rien arrivé à sa mère dans sa course à Paris, ou à son père dans sa tournée d’inspection`? Tout était tranquille dans la montagne, le Casino aérien redescendu à Lauterbrunnen-Station au premier signal d’alarme, remontait doucement aux couches supérieures pour donner à ses hôtes le spectacle du coucher du soleil derrière les cimes neigeuses de l’Oberland.

Estelle ne resta pas longtemps dans l’inquiétude, un aérocab venant d’Interlaken parut tout à coup, et la jeune fille avec le secours d’une lorgnette reconnut sa mère penchée à la portière et pressant le mécanicien. Mais aussitôt une sonnerie du Télé fit retourner Estelle, qui jeta un cri de joie en reconnaissant son père sur la plaque.

M. Lacombe, dans une logette de phare, de l’air d’un homme très pressé, se hâta de parler :

« Eh bien, fillette, tout s’est bien passé? Rien de cassé par cette diablesse de tournade, hein ? Heureux ! Je t’embrasse ! J’étais inquiet… où est maman?

— Maman revient ! Elle arrive de Paris…

— Encore ! fit M. Lacombe, à Paris ! pendant cette tourmente ! Quelle inquiétude, si j’avais su!

— La voici…

— Je n’ai pas le temps ! gronde-la pour moi ! Je suis resté en panne pendant la tournade au phare 189, à Bellinzona, je serai à la maison vers neuf heures, ne m’attendez pas pour dîner..»

Albert Robida : La vie électriqueDrinn ! Il avait déjà disparu. Au même moment. Mme Lacombe mettait le pied sur le balcon et payait précipitamment son aérocab. La porte du balcon s’ouvrit et la bonne dame, chargée de paquets, s’écroula dans un fauteuil.

« Ouf ! ma chérie, comme j’ai eu peur ! Tu sais que j’ai vu plusieurs accidents …

— Je viens de communiquer avec papa, répondit Estelle en embrassant sa mère, il est au 189, à Bellinzona, il va bien, pas d’accident… Et toi, maman ?

— Oh ! moi, mon enfant, je suis mourante ! Quelle tempête ! Quelle affreuse tournade ! Tu verras les détails dans le Téléjournal de ce soir… C’est effrayant ! Tu sais que, tout bien réfléchi, je n’ai pas changé le chapeau rose… Figure-toi que j’étais à Babel-Magasins quand elle a éclaté, cette tournade ; j’y suis restée trois heures, affolée, mon enfant, littéralement affolée!.. J’en ai profité pour voir ce qu’ils avaient de nouveau dans les demi-soies à 14 fr. 50… Il est tombé devant Babel-Magasins des débris d’aéronefs, il y a eu tant d’accidents !.. Et puis, dans les dentelles pour manchettes ou collerettes, j’ai trouvé quelque chose de délicieux… et de très avantageux !.. Oui, mon enfant, j’ai vu, de mes yeux vu, de la plate-forme de Babel-Magasins, un abordage d’aéronefs au milieu des éclairs quand le fluide a passé… Ce fut horrible… Voyons, n’ai-je pas oublié quelque paquet ? Non, tout est bien là… Et j’étais inquiète, ma pauvre chérie, je me suis précipitée dans la salle des Télés dès que je l’ai pu, pour te voir et te faire une foule de recommandations, mais les Télés étaient détraqués… Quelle administration ! Quelle mécanique ridicule! Et on appelle ça la science ! J’arrive, je veux prendre une communication. Drinn ! J’aperçois un intérieur de caserne et un major en train de faire la théorie des pompes à mitraille à ses hommes… Oh, je suis ferrée là-dessus maintenant… et des jurons, mon enfant, des jurons affreux, parce qu’il y avait un des hommes… une espèce de moule…—Bon, voilà que je parle comme le major maintenant! — qui ne saisissait pas le mécanisme… Oh ! dans les vingt-quatre Télés du magasin, rien que des scènes semblables, des communications qu’on ne pouvait pas couper…

— Oui, je sais, dit Estelle, on a donné provisoirement pendant le travail nécessité par les avaries une communication quelconque à tous les abonnés.

— Et ici, mon enfant, j’espère que tu n’es pas tombée sur une communication désagréable.

— Non, maman, au contraire !… c’est-à-dire, fit Estelle en rougissant, que nous avions communication avec un jeune homme très comme il faut… »

A ces mots Mme Lacombe sursauta.

« Un jeune homme, parle, tu m’inquiètes ! Mon Dieu! quelle administration ridicule que celle des Télés! Sont-ils inconvenants parfois avec leurs erreurs ou leurs accidents ! On voit bien que leurs employées sont de jeunes linottes qui ne songent qu’à bavarder, à médire, à se moquer des abonnés, à rire des petits secrets qu’elles peuvent surprendre !… Un jeune homme !… Oh! je me plaindrai!

— Attends, maman !… c’était le fils de Philox Lorris!

— Le fils de Philox Lorris ! s’écria Mme Lacombe, tu ne t’es pas sauvée, n’est-ce pas, tu lui a parlé?

— Oui, maman.

— J’aurais mieux aimé le grand Philox Lorris lui-même, mais enfin, j’espère que tu n’as pas baissé la tête comme une petite sotte, ainsi que tu le fais devant ces messieurs des examens?

— J’avais très peur, maman, la tournade m’avait terrifiée… il m’a rassurée…

— Je suppose que tu as montré pourtant, par quelques mots spirituels, mais techniques, sur la tournade électrique, que tu étais ferrée sur tes sciences, que tu avais tes diplômes…

— Je ne sais trop ce que j’ai pu dire… mais ce monsieur a été très aimable; il a vu mon insuffisance, au contraire, car il doit m’envoyer des notes, des phonogrammes de conférences de son père.

— De son père! de l’illustre Philox Lorris ! Quelle heureuse chance ! Ces Télés ont quelquefois du bon avec leurs erreurs…Il t’enverra des phonogrammes, je ferai une petite visite de remerciements, je parlerai de ton père qui croupit dans un poste secondaire aux Phares alpins… J’obtiendrai une recommandation du grand Philox Lorris et ton père aura de l’avancement… Je me charge de tout, embrasse-moi! »

Drinn! Drinn ! C’était le Télé. Dans la plaque apparut encore M. Lacombe.

« Ta mère est revenue ! Ah bon, te voilà, Aurélie? J’étais inquiet, au revoir, très pressé, ne m’attendez pas pour dîner, je serai ici à neuf heures et demie… »

Drinn ! Drinn! M. Lacombe avait disparu.

Nous ne savons si l’incident amené par la tournade troubla le sommeil d’Estelle, mais sa mère fit cette nuit-là de beaux rêves Mme Lacombe était en train, aussitôt levée, de se faire encore une fois raconter par sa fille les détails de sa conversation de la veille avec le fils du grand Philox Lorris, lorsque l’aéro-galère du tube amenant des touristes d’Interlaken, apporta un colis tubai adressé de Paris à Mile Estelle Lacombe.

Il contenait une vingtaine de phonogrammes de conférences de Philox et de leçons d’un maître célèbre qui avait été le professeur de Georges Lorris. Le jeune homme avait tenu sa promesse.

« Je vais prendre le tube de midi pour faire une petite visite à Philox Lorris! s’écria Mme Lacombe joyeuse. C’est mon rêve qui se réalise, j’ai rêvé que j’allais voir le grand inventeur, qu’il me promenait dans son laboratoire en me donnant gracieusement toutes sortes d’explications, et qu’enfin il m’amenait devant sa dernière invention, une machine très compliquée… Ça, madame, me disait-il, c’est un appareil à élever électriquement les appointements, permettez-moi de vous en faire hommage pour monsieur votre mari…

— Toujours ton dada! fit M. Lacombe en riant.

— Crois-tu qu’il soit agréable de vivre de privations de chapeaux roses comme j’en ai vu un hier à Babel-magasin!… Je vais l’acheter en passant pour aller chez Philox Lorris!

— Du tout, je m’y oppose formellement, dit M. La combe, pas au chapeau rose, tu le feras venir si tu veux, mais à la visite chez Philox Lorris… Attendons un peu, quand Estelle passera son examen, si grâce aux leçons envoyées par M. Lorris, elle obtient son grade d’ingénieure, il sera temps de songer à une petite visite de remerciement… par Télé… pour ne pas importuner.

— Tiens, tu n’arriveras jamais à rien ! » déclara Mme Lacombe.

Albert Robida : La vie électriqueL’entrée de la servante Grettly apportant le déjeuner coupa court au sermon que Mme Lacombe se préparait, suivant une habitude quotidienne, à servir à son mari avant son départ pour son bureau. La pauvre servante, à peine remise de sa frayeur de la veille, vivait dans un état d’ahurissement perpétuel. Dans nos villes, les braves gens de la campagne, fils de la terre ne connaissant que la terre, cervelles dures, réfractaires aux idées scientifiques, les ignorants contraints d’évoluer dans une civilisation extraordinairement compliquée qui exige de tous une telle somme de connaissances, vont ainsi perpétuellement de la stupéfaction à la frayeur. Tourmentés, effarés, ces enfants de la simple nature ne cherchent pas à comprendre cette machinerie fantastique de la vie des villes, ils ne songent qu’a se garer et à regagner le plus vite possible leur trou au fond d’un hameau encore oublié par le progrès. L’ahurie Grettly, une épaisse et lourde campagnarde à tresses en filasse, vivait ainsi dans une terreur de tous les instants, ne comprenant rien à rien, se rencognant le plus possibles dans sa cuisine et n’osant toucher à aucun de tous ces appareils, de toutes ces inventions qui font de l’électricité domptée l’humble esclave de l’homme. Comme elle cassa une ou deux tasses en circulant autour de la table, le plus loin possible des appareils divers dans sa peur de frôler en passant les boutons électriques ou le Télé-journal, gazette phonographique du soir et du matin, ce fut sur elle que tombèrent les flots d’éloquence indignée de Mme Lacombe.

Puis sur une pression de M. Lacombe, pour achever la diversion, le Télé-journal fonctionna et l’appareil commença le bulletin politique dont M. Lacombe aimait à accompagner son café au lait.

« Si tout porte à croire que les difficultés pendantes pour la liquidation des anciens emprunts de la république de Costa-Rica ne pourront se résoudre diplomatiquement et que Bellone seule parviendra à tirer au clair ces comptes embrouillés, nous devons au contraire constater que notre politique intérieure est tout à l’apaisement et à la concorde.

« Grâce à l’entrée dans la combinaison avec le portefeuille de l’Intérieur de Mme Louise Muche (de la Seine), leader du parti féminin qui apporte l’appoint des 45 voix féminines de la Chambre et les sympathies de l’opinion publique, le ministère de la conciliation est sûr d’une majorité… »

Dans l’après-midi de ce jour, comme Estelle était plongée dans les leçons de Philox Lorris — sans y trouver beaucoup d’agrément d’ailleurs, cela se voyait à la manière dont elle pressait son front dans sa main gauche pendant qu’elle essayait de prendre des notes — la sonnerie du Télé retentissant à son oreille la tira soudain de cette pénible occupation.

Son phonographe était entrain de débiter une conférence de Philox Lorris, la voix nette du savant expliquait avec de longs développements ses expériences sur l’accélération et l’amélioration des cultures par l’électrisation des champs ensemencés. Estelle mit l’appareil au cran d’arrêt et coupa le discours juste au milieu d’un calcul. Elle courut au Télé et ce fut le fils de Philox qui se montra.

Georges Lorris, debout devant son appareil personnel là-bas à Paris, s’inclina devant la jeune fille.

« Puis-je vous demander, mademoiselle, dit-il, si vous êtes complètement remise de la petite secousse d’hier ? Je vous ai vue si effrayée… Vraiment j’étais un peu inquiet pour vous…

— Vous êtes trop bon, monsieur, répondit Estelle rougissant un peu, je conviens que je ne me suis pas montrée très brave hier, mais grâce à vous ma peur s’est vite dissipée… Je vous dois bien d’autres remerciements, j’ai reçu les phonogrammes et vous le voyez, j’étais entrain de…

— De subir une petite conférence de mon père, acheva Georges en riant, je vous souhaite bon courage, mademoiselle… »

1V Comment le grand Philox Lorris reçoit ses visiteurs. —Mlle Lacombe rate une fois de plus ses examens. — Demande en mariage inattendue. — Les théories de Philox Lorris sur l’atavisme. — La doctoresse et la sénatrice Coupart de la Sarthe.

Tantôt pour se rendre compte des progrès d’Estelle Lacombe, ou pour lui envoyer de nouveaux phonogrammes, tantôt pour prendre des nouvelles de sa santé et de celle de madame sa mère, Georges Lorris prit assez souvent communication par Télé avec le chalet de Lauterbrunnen-Station. Ce devint peu à peu pour lui une douce habitude ; il lui fallut bientôt toutes les après-midi , comme compensation à ses heures d’étude et de travail, une causerie de quelques minutes avec l’élève ingénieure de là-bas.

Estelle faisait de notables progrès grâce à ses conseils et à tous les documents qu’il lui envoyait. Pour Estelle,le fils de Philox Lorris que son père, sévère et difficile, traitait sans façon de mazette scientifique était un géant de science. D’ailleurs quand une question embarrassait la jeune fille , Georges Lorris, muni d’un petit phonographe, trouvait le moyen, dans le cours de la conversation à table, d’amener son père à résoudre cette question et le phonogramme obtenu par surprise partait pour Lauterbrunnen-Station. Malgré l’opposition de son mari, Mme Lacombe, entre deux courses à la Bourse des dames où elle venait de réaliser 2,000 francs de bénéfices et aux Babel-Magasins où elle en avait dépensé 2,005 pour quelques achats indispensables, s’en vint un jour faire visite à M. Philox Lorris, sous prétexte de lui apporter ses remerciements.

Sous la loggia d’attente, au débarcadère aérien, elle trouva une série de timbres avec tous les noms des habitants de la maison : M. Philox Lorris, Madame, M. Georges Lorris, M. Sulfatin, secrétaire général particulier de M. Philox Lorris, etc. Elle remarqua, tout en admirant l’installation, que ces noms n’étaient pas, comme d’usage, suivis de la mention : sorti, ou à la maison, ou empêché, ce qui fait gagner du temps aux visiteurs et supprime des démarches inutiles.

« C’est que ce n’est plus distingué, se dit-elle, c’est devenu bourgeois et commun, je ferai supprimer cela aussi chez nous. »

La bonne dame appuya sur le timbre du maître de la maison, et aussitôt la porte s’ouvrit ; elle n’eut qu’à entrer dans un ascenseur qui se présenta devant la porte, et à descendre lorsque l’ascenseur s’arrêta. Une -autre porte s’ouvrit d’elle-même, et elle se trouva dans une grande pièce aux lambris garnis du haut en bas de grandes épures coloriées ou de photographies d’appareils extrêmement compliqués. Au milieu se trouvait une grande table entourée de quelques fauteuils. Mme Lacombe n’avait encore vu personne, aucun serviteur ne s’était présenté. Étonnée, elle prit un fauteuil et attendit.

« Que désirez-vous ? » dit une voix comme elle commençait à s’impatienter.

C’était un phonographe occupant le milieu de la table qui parlait.

« Veuillez me dire votre nom et l’objet de votre visite? » ajouta le phonographe.

C’était la voix de Philox Lorris, Mme Lacombe la connaissait par les phonogrammes de conférences envoyés à Estelle. Elle fut interloquée par cette façon de recevoir les visiteurs.

« En voilà un sans-gêne, par exemple, s’écria-t-elle, ne pas daigner se déranger soi-même, faire recevoir par un phonographe les gens qui ont pris la peine de se déranger en personne… Enfin !

— Je suis en Écosse, très occupé par une importante affaire, poursuivit le phonographe, mais ayez l’obligeance de parler… »

Mme Lacombe ignorait que Philox Lorris était toujours en Écosse ou ailleurs d’abord pour toutes les visites, mais qu’un fil lui transmettait dans son cabinet le nom du visiteur. Alors s’il lui plaisait de le recevoir, il pressait un bouton, le phonographe de la salle de réception invitait l’arrivant à prendre telle porte, tel ascenseur et ensuite tel couloir et encore telle porte qui s’ouvrirait d’elle-même.

« Je suis Mme Lacombe. Mon mari, inspecteur des phares alpins, m’a chargée de vous présenter tous ses remerciements… de vifs remerciements… »

Mme Lacombe balbutiait; la chère dame, pourtant bien rarement prise à court, ne trouvait plus rien à dire à ce phonographe. Elle se proposait de gagner Philox Lorris, par ses manières élégantes, par le charme de sa conversation, mais elle n’était pas préparée à cette entrevue avec un phono.

Albert Robida : La vie électrique« Oui, vous êtes en Écosse comme moi, je m’en doute! dit-elle en se levant fortement dépitée, vous êtes un ours, Monsieur, je l’avais déjà entendu dire et je m’en aperçois, un triple ours et un impoli, avec votre phonographe, si vous croyez que je vair prendre la peine de causer avec votre machine…

— Continuez, j’écoute! dit le phonographe.

— Il écoute! fit Mme Lacombe, on n’a pas idée de ça, croyez-vous que j’aie fait 200 lieues pour avoir le plaisir de faire la conversation avec vous, monsieur le phonographe? Tu peux écouter, mon bonhomme! Je m’en vais ! Oui, Philox Lorris est un ours, mais son fils, M. Georges Lorris, est un charmant garçon qui ne lui ressemble guère heureusement… Il doit tenir ça de sa maman, la pauvre dame n’a sans doute pas beaucoup d’agrément avec son savant de mari, j’ai entendu vaguement parler de bisbilles de ménage…. Évidemment avec ses phonographes il avait tous les torts.

— C’est tout? dit le phonographe, c’est très bien, j’ai enregistré…

— Ah mon Dieu! s’écria Mme Lacombe, soudain effrayée, il a enregistré ! qu’ai-je fait !… Je n’y pensais pas, il parlait, mais en même temps il enregistrait ! Ce phonographe va répéter ce que j’ai dit! C’est une trahison !… Mon Dieu, que faire Comment effacer? Oh! l’abominable machine! Comment la tromper?… Je suis une dame anglaise, mistress Arabella Hogson, de Birmingham, venue pour apporter un témoignage d’admiration à l’illustre Philox Lorris… »

Mme Lacombe fouilla fébrilement dans le petit sac qu’elle tenait à la main, elle en tira une tapisserie de pantoufles qu’elle venait d’acheter pour M. Lacombe et la déposa sur le phonographe.

« Tenez, c’est une paire de pantoufles que j’ai brodées moi-même pour le grand homme… vous n’oublierez pas mon nom, mistress… Ah ! mon Dieu, fit-elle, en voilà bien d’une autre, il y a un petit objectif au phono, le visiteur est photographié! Il a mon portrait maintenant… Tant pis, je me sauve! »

Elle se dirigea vers la porte, mais elle revint vite.

« J’allais mettre le comble à mon impolitesse, partir sans prendre congé, que penserait-on de moi?… Heureuse et fière d’avoir eu un instant de conversation avec l’illustre Philox Lorris, malgré les interruptions d’une dame anglaise très ennuyeuse, son humble servante met toutes ses civilités aux pieds du grand homme ! prononça-t-elle en se penchant vers le phonographe.

— J’ai bien l’honneur de vous saluer », répondit l’appareil.

Mme Lacombe ne se vanta pas de sa visite.

Quelque temps après, Estelle passa son dernier. examen pour l’obtention du grade d’ingénieure. Elle avait confiance maintenant, elle se trouvait bien préparée, bien ferrée sur toutes les parties du programme, grâce aux conseils de Georges Lorris et à toutes les notes qu’il lui avait communiquées. Elle partit donc avec tranquillité pour Zurich, se présenta comme tous les candidats et candidates à l’université et forte des bonnes notes obtenues à l’examen écrit, affronta l’examen oral sans trop de battements de coeur, cette fois.

Aux premières questions tombant du haut des imposantes cravates blanches de ses juges, l’aplomb inhabituel et tout factice de Mlle Estelle l’abandonna tout à coup, elle rougit, pâlit, regarda en l’air, puis à terre en hésitant… Enfin, par un violent effort de volonté, elle parvint à retrouver assez de sang-froid pour répondre. Mais toutes ces matières qu’elle avait étudiées avec tant de conscience se brouillaient maintenant dans sa tête, elle confondit tout ce qu’elle savait pourtant si bien et répondit complètement de travers. Des zéros et des boules noires sur toute la ligne, voilà ce qu’elle obtint â cet examen décisif.

Sa désolation fut grande dans son trouble, elle oublia que sa mère, certaine de son triomphe, devait la venir chercher à Zurich, elle prit bien vite son aérocab, et, à peine rentrée, courut se renfermer dans sa chambre pour pleurer à l’aise après avoir chargé le phonographe du salon d’apprendre à ses parents son échec.

Elle était ainsi plongée dans son chagrin depuis une demi-heure, lorsque la sonnerie d’appel du téléphonoscope retentit à son oreille. Elle mit la main en hésitant sur le bouton d’arrêt.

« Qui est-ce? se dit-elle en s’essuyant les yeux, tant pis si ce sont des amis qui viennent s’informer du résultat de mon examen, je ne reçois pas, je les renvoie à maman.

— Allô! allô! Georges Lorris, » dit l’appareil.

Estelle pressa le bouton, Georges Lorris apparut dans la plaque.

« Eh bien? dit-il, comment, des larmes, Mademoiselle, vous pleurez?… Cet examen?

— Manqué! s’écria-t-elle, essayant de sourire, encore manqué!

— Ces bourreaux d’examinateurs vous ont donc demandé des choses extraordinaires?

— Mais non, fit-elle, et j’en suis d’autant plus furieuse contre moi !… Les questions étaient difficiles, mais je pouvais répondre, je savais… grâce à vous…

— Eh bien?

— Eh bien, ma déplorable timidité m’a perdue; devant mes juges je me suis troublée, embrouillée, j’ai tout confondu… et j’ai été écrasée sous les boules noires…

— Ne pleurez pas, vous vous présenterez une autre fois et vous serez plus heureuse. Voyons, Estelle, ne pleurez pas… je ne veux pas… je ne puis vous voir pleurer !… Voyons donc, je vous en prie, Estelle, ma chère petite Estelle…

— Comment, ma chère petite Estelle? s’écria une voix derrière la jeune fille, je vous trouve bien familier, monsieur Georges Lorris! »

C’était Mme Lacombe, qui, n’ayant pas rencontré Estelle à Zurich, venait de rentrer et d’apprendre la triste nouvelle par le phono du salon.

Georges Lorris resta un instant interdit. Il connaissait Mme Lacombe, ayant déjà eu plusieurs fois, depuis la tournade, l’occasion de causer avec elle. Madame, fit-il, je voyais Mlle Estelle si désolée de son échec, j’essayais de la consoler, et la vive amitié que j’ai conçue pour elle depuis l’heureux hasard… Enfin, elle pleurait, et je ne pouvais voir couler ses larmes sans..

— Je vous suis très obligée, dit sèchement Mme La-combe, nous avons subi un petit échec, nous travaillerons et nous nous représenterons, voilà tout… Je me charge de consoler ma fille moi-même… Monsieur, je vous présente mes civilités…

— Madame! s’écria Georges Lorris, je vous en prie, ne vous fâchez pas… Un seul mot, je vous prie… j’ai l’honneur de vous demander la main de Mlle Estelle!

— La main d’Estelle! s’écria Mme Lacombe en se laissant tomber dans un fauteuil.

— Si vous voulez bien me l’accorder, ajouta le jeune homme, et si Mlle Estelle ne… Excusez le manque de formes de ma demande, ce sont les circonstances… je vous en prie, Estelle, ne me découragez pas…

— Monsieur, fit Mme Lacombe avec dignité, je ferai part de votre demande si honorable pour nous à mon mari et M. Lacombe vous fera connaître sa réponse : quant à moi, je ne puis que vous dire que mon vote vous est acquis… et il compte ! »

On voit, à cette brusque demande en mariage, que Georges Lorris était un homme de décision rapide. Il ne ressentait une heure auparavant aucune velléité matrimoniale précise. II trouvait depuis quelque temps un vrai plaisir à ces entrevues téléphonoscopiques avec la jeune étudiante, sans chercher à se rendre compte des sentiments qui lui en faisaient trouver l’habitude si douce. La vue des larmes d’Estelle lui avait subitement révélé l’état de son coeur, et sans hésiter il avait pris la résolution de lier sa vie à la sienne. Il avait vingt-sept ans, il était libre de ses actes.Albert Robida : La vie électrique

Il ne se dissimulait pas que des difficultés pouvaient se présenter du côté de sa famille à lui. Son père avait d’autres idées. Précisément, le jour de la tournade, Philox Lorris lui avait développé son plan matrimonial : Trouver une doctoresse pourvue des plus hauts diplômes, une vraie cervelle scientifique, une femme sérieuse et assez mûre pour avoir la tête débarrassée de tout vestige d’idée futile… Georges frissonnait en se rappelant les expressions de Philox Lorris. Brr… Rien que cette menace suffisait pour le décider à brusquer la situation.

Le soir, lorsque M. Lacombe rentra pour le dîner, Georges Lorris, arrivé par le tube pneumatique d’Interlaken, débarqua d’aérocab à Lauterbrunnen-Station presque en même temps que lui. Mme Lacombe avait à peine eu le temps de prévenir son mari.

« Mon ami, la journée est solennelle! avait-elle dit à son mari en prenant sa figure des grands jours, tu ne sais pas ce qui arrive à Estelle? Prépare-toi à entendre quelque chose de grave… Ne cherche pas à deviner… Prépare-toi seulement…

— Je m’en doute, répondit M. Lacombe. J’ai demandé la communication pour savoir le résultat de son examen et vous ne m’avez pas répondu… elle est refusée, parbleu, encore refusée!

— Il s’agit bien de ces vétilles! fit Mme Lacombe avec un superbe haussement d’épaules, Dieu merci, elle ne sera pas ingénieure, non, elle ne le sera pas! Voilà! On nous demande notre fille en mariage : moi, j’ai dit oui, et quand j’ai dit oui j’espère que M. Lacombe ne dira pas non!

— Mais qui?

— Mon gendre, dit Mme Lacombe avec emphase, s’appelle M. Georges Philox-Lorris, fils unique de l’illustre Philox Lorris! »

Albert Robida : La vie électriqueM. Lacombe à ce nom se laissa tomber sur une chaise. C’était le coup de théâtre que méditait Mme Lacombe. Contente de l’effet produit, elle s’assit en face de son mari.

« Oui, M. Georges Lorris adore notre fille, je m’en doutais, vois-tu, et Estelle l’aime aussi.

— Mais la dot, lui as-tu dit qu’Estelle…

— Une dot! Nous nous occupons bien de ces misères… Quel bourgeois tu fais! »

L’arrivée de Georges Lorris interrompit l’entretien. Il n’était jamais venu à Lauterbrunnen-Station. Jusqu’à présent le jeune homme avait communiqué avec le chalet Lacombe uniquement par Télé. Il était un peu ému, il allait se trouver réellement en présence d’Estelle. Qu’allait-elle dire? Il lui venait des craintes ; si par malheur elle n’avait pas le coeur libre, si elle allait le repousser !

Il fut bientôt rassuré. L’accueil de Mme Lacombe lui montra que tout allait bien, et lorsqu’enfin Estelle parut toute confuse et pâle d’émotion, une douce pression de main fut la réponse à la question muette que posaient les yeux inquiets du jeune homme.

Il passa une soirée charmante au chalet Lacombe, et quand il remonta en aérocab vers onze heures pour regagner le tube d’Interlaken, les larges rayons de lumière électrique du phare éclairant fantastiquement les montagnes, perçant l’obscurité des vallées et faisant étinceler, comme des escarboucles, les énormes pics et les glaciers, lui semblaient, comme des promesses d’avenir lumineux, éclairer devant lui une longue existence de bonheur.

Bien entendu, Philox Lorris se fâcha lorsque le lendemain matin son fils lui fit part de sa détermination en sollicitant son consentement. Philox eut un violent accès de colère. Eh quoi, son fils n’attendait pas qu’il lui eût découvert la doctoresse en toutes sciences, la femme scientifique, la fiancée sérieuse et mûre qu’il lui avait promise! Eh quoi ! Il allait déranger tous ses plans, ruiner toutes ses espérances avec ce sot mariage…

« La sélection! la sélection ! Tu méconnais la grande loi de la sélection… Ce n’est pourtant pas d’aujourd’hui que la science a donné raison aux vieilles idées d’autrefois et reconnu que la sélection était la base des aristocraties… En notre temps de démocratie à outrance, on a été forcé d’en convenir. Mon garçon, les anciennes aristocraties avaient raison de se montrer hostiles à la mésalliance!

« Il a bien fallu le reconnaître, les races de rudes soldats et de fiers chevaliers des âges révolus, en s’alliant toujours entre elles, fortifiaient leurs hautes qualités de vaillance, et légitimaient leur belle fierté et aussi ces prétentions à la domination sur des sangs moins purs qu’on leur reproche.

« Oui, la décadence a commencé pour ces vieilles races le jour où le sang des tiers barons s’est mélangé avec le sang des enrichis, et ce sont les mésalliances réitérées qui ont tué la noblesse ! Démonstration scientifique très facile! Prenons un descendant de Roland le paladin, fils de trente générations de superbes chevaliers… Que ce fils des preux épouse une fille de traitant, et voilà soudain, dans le fruit de cette union, cette crème du sang des preux annihilée, noyée par un afflux de sang très différent !… Voilà que par l’atavisme l’âme d’ancêtres maternels, petits boutiquiers ou gens de finance, braves revendeurs d’épiceries ou maltôtiers concussionnaires, va renaître dans le corps de ce descendant du paladin Roland !… Que recouvrira maintenant le pennon du paladin?… Pauvre Roland, quelle grimace il fera là-haut !… Vois-tu, on ne saurait trop se préoccuper de ces questions… Il faut toujours songer à ses descendants, et ne pas les exposer à loger dans leurs corps des âmes dont on ne voudrait pas pour soi… Nous sommes aujourd’hui, nous autres, une aristocratie, l’aristocratie de la science ! Songeons aussi à fonder, par une sélection bien étudiée, une race vraiment supérieure ! Je ne veux pas , dans ma famille, de renaissances ancestrales désagréables. Je ne veux pas m’exposer à voir renaître, dans un petit-fils à moi, Philox Lorris, l’âme d’un grand-papa du côté maternel, qui aura été un brave homme peut-être , mais un simple brave homme ! Les recherches sur l’atavisme l’ont établi, et la photographie, depuis un siècle, nous a fourni des documents tout à fait probants quant aux ressemblances physiques : l’enfant qui naît reproduit toujours un type familial plus ou moins lointain — absolument et trait pour trait souvent— souvent aussi mélangé de traits divers pris à plusieurs autres types dans l’une ou dans l’autre famille !… Eh bien, il en est de même pour les qualités intellectuelles, on les tient aussi d’un ancêtre ou de plusieurs… Il y a comme un capital spirituel dans une race, réservoir pour la descendance; la nature puise au hasard dans ce capital pour remplir ce petit crâne qui naît… Elle en met plus ou moins, tant mieux si elle a fait bonne me- sure, tant pis si elle a été chiche ; dans tous les cas, elle ne peut puiser que dans ce capital amassé par les ancêtres, et augmenté peu à peu par les générations !…

Albert Robida : La vie électrique« C’est donc à nous de bien choisir nos alliances, pour apporter à notre race un supplément de qualités, pour mettre nos descendants à même de puiser dans un capital intellectuel plus considérable… Écoute, tu connais les Bardoz, ce nom représente, du côté du père, trois générations de mathématiciens des plus distingués ; du côté de la mère, un astronome et un grand chirurgien, plus un grand-oncle qui avait du génie, puisque c’est lui qui a inventé les tubes électriques pneumatiques remplaçant les chemins de fer de nos ancêtres… Une belle famille, n’est-ce pas ? Eh bien, il y a une demoiselle Bardoz, trente-neuf ans, archi-doctoresse ès sciences sociales, mathématicienne de premier ordre, une des lumières de l’économie politique ! Je te la destinais. Je voyais en elle la compensation indispensable à ta légèreté… »

Georges Lorris eut un geste d’effroi, et tenta d’interrompre la conférence de son père. Il entreprit un portrait d’Estelle Lacombe.

« Mademoiselle Bardoz ne te plaît pas, continua Philox Lorris sans faire attention à l’interruption, soit, j’en ai une autre : Mlle Coupard, de la Sarthe, trente-sept ans seulement, femme politique des plus remarquables, future ministresse, fille de Jules Coupard, de la Sarthe, l’homme d’État de la Révolution de 1935, dictateur élu pendant trois quinquennats consécutifs, petite-fille de l’illustre orateur, Léon Coupard, de la Sarthe, qui fit partie de dix-huit ministères… Union de la haute science et de la haute politique, ainsi les plus belles ambitions sont permises à nos descendants… Arriver à prendre en mains la direction des peuples, à influer sur les destinées de l’humanité par la science ou la politique, voilà ce que nous pouvons rêver !…

— Voilà celle que j’épouserai, et pas d’autre, ni la sénatrice Coupard de la Sarthe, ni la doctoresse Bardoz, déclara Georges en mettant une photographie d’Estelle entre les mains de son père; c’est Mlle Estelle Lacombe de Lauterbrunnen-Station… Elle n’est pas doctoresse ni femme politique, mais…

— Attends donc, je connais ce nom, dit Philox Lorris; il est venu l’autre jour une dame Lacombe, qui m’a dit un tas de choses que je n’ai pas bien comprises, qui m’a traité d’ours, parlant à mon phonographe, et qui finalement m’a fait hommage d’une paire de pantoufles brodées par elle… Attends, mon appareil l’a photographiée comme tous les visiteurs, pendant qu’elle exposait l’objet de sa visite… Tiens, la voici, connais-tu cette dame?

— C’est la mère d’Estelle, fit Georges Lorris en examinant la petite carte.

— Très bien, je m’explique tout ; elle a même ajouté que tu étais un aimable jeune homme… Je comprends sa préférence ! Eh bien, je ne donne pas mon consentement. Tu épouseras M » Bardoz !

— J’épouserai Mlle Estelle Lacombe !

— Voyons, épouse au moins Mlle Coupard, de la Sarthe !

— J’épouserai M » Estelle Lacombe.

— Va-t’en au diable ! ! »

V Séduisant programme du Voyage de fiançailles — L’ingénieur médical Sulfatin et son malade. — Tout aux affaires. Le pauvre et fragile animal humain d’aujourd’hui.

Georges Lorris n’était pas homme à se décourager pour un refus bien prévu. Il renouvela tous les jours ses instances, subit tous les jours un assaut de Philox Lorris qui s’obstinait à lui jeter à la tête la sénatrice Coupard de la Sarthe et la doctoresse Bardoz.

Cependant Mme Philox-Lorris ayant vu la famille Lacombe et s’étant trouvée tout de suite séduite par le charme d’Estelle, avait pris le parti de son fils. Disons bien vite que si sa petite enquête n’avait pas tourné à l’avantage do la famille Lacombe, elle eût été désolée de se trouver de l’avis de son grand homme de mari… pour la première fois.

Il fallut quatre ou cinq mois de combats pour amener M. Philox Lorris à abandonner Mlles Bardoz et Coupard de la Sarthe et à consentir enfin au Voyage de fiançailles.

Le Voyage de fiançailles, sage coutume que nos aïeux n’ont pas connue, a remplacé depuis une trentaine d’années le voyage de noces d’autrefois. Ce voyage de noces entrepris par les jeunes mariés de jadis, après la cérémonie et le repas traditionnels, ne pouvait servir à rien d’utile. Il venait trop tard. Si les jeunes époux tout â l’heure presque inconnus l’un à l’autre, dans ce long et fatigant tête-à-tête du voyage, découvraient qu’ils s’étaient illusionnés mutuellement et que leurs goûts, leurs idées, leurs caractères vrais ne concordaient qu’imparfaitement, il n’y avait nul remède à ce douloureux malentendu, nul autre que le divorce, et quand on ne se décidait pas à recourir à cette amputation qui ne pouvait se faire sans douleur ou tout au moins sans dérangement, il fallait se résigner à porter toute la vie la lourde chaîne des forçats du mariage.

Aujourd’hui, quand un mariage est décidé, quand tout est arrangé, contrat préparé, mais non signé, les futurs, après un petit lunch réunissant seulement les plus proches parents, partent pour ce qu’on appelle le voyage de fiançailles, accompagnés seulement d’un oncle ou d’un ami de bonne volonté. Ils vont, libres de toute crainte avec leur mentor discret, faire leur petit tour d’Europe ou d’Amérique, courant les villes ou se portant suivant leurs goûts vers les curiosités naturelles des lacs et des montagnes.

Dans le tracas du voyage, des courses de montagne, des parties sur les lacs ou des promenades aériennes,à l’hôtel, aux tables d’hôte, les jeunes fiancés ont le temps et la facilité de s’étudier et de se bien con naître.

C’est alors, en ce quasi-tête-à tête de plusieurs semaines, que les vrais carac tères se révè lent, que les vraies qualités s’aperçoivent, que les petits défauts se devinentet les grands aussi, quand il y en a. Et alors si l’épreuve a révélé aux fiancés quelques incompatibilités, on ne s’obstine pas. Un seul mot de l’un d’eux en débarquant suffit — avec une petite signification par huissier pour la régularité — et, sans discussion, sans brouille, le projet d’union est abandonné, le contrat préparé est déchiré et chacun s’en va de son côté, libre et tranquille, prêt à recommencer l’épreuve avec un autre ou une autre.

La statistique nous apprend que l’an dernier, en 1954, en France, 22 1/2 pour 100 seulement des voyages de fiançailles aboutirent au résultat négatif, 77 1/2 ont fini par le mariage définitif. La morale a gagné à ce changement de coutumes ; grâce aux voyages de fiançailles, le chiffre des divorces a baissé considérablement.

« Soit, dit enfin Philox Lorris, fatigué de lutter, et pris d’ailleurs par les soucis d’une importante invention nouvelle, faites toujours votre voyage de fiançailles, ça n’engage à rien… nous verrons après. »

Georges Lorris ne se fit pas répéter deux fois la permission, il courut à Lauterbrunnen-Station et les démarches nécessaires faites, les arrangements pris, il fixa lui-même le jour du départ.Albert Robida : La vie électrique

« Nous verrons après, » a murmuré Philox Lorris en donnant son consentement et un sourire sardonique a passé sur sa figure. Ce savant pessimiste est persuadé — hélas, son expérience personnelle le lui a donné à croire — qu’il n’y a pas d’affection qui résiste aux mille ennuis du voyage en tête-à-tête, pour ces deux jeunes gens presque encore inconnus l’un à l’autre. Il se rappelle son voyage de noces à lui, car en ce temps-là, l’usage n’était pas encore adopté de faire voyager les fiancés. Il est revenu brouillé avec Mme Philox Lorris, après quinze jours d’excursion seulement, mais trop tard pour s’en aller sans cérémonie chacun de son côté, M. le maire et M. le notaire y ayant passé. En débarquantdu tube, M. et Mme Philox Lorris mirent les avoués en campagne pour obtenir le divorce par consentement mutuel. Mais cela nécessitait une foule de pas et de démarches, de dérangements, de rendez-vous chez les hommes de loi, de séances dans les greffes et chez les juges, et Philox, pressé par ses inventions et découvertes, n’avait pas de temps à perdre.

Ayant terminé ses travaux de perfectionnement des appareils aviateurs et jeté dans la circulation avec un succès prodigieux l’Aérofléchette, ce véhicule d’une si parfaite sécurité et d’une si facile manoeuvre qu’on peut sans danger le mettre entre les mains des enfants pour leur faire donner leurs premiers coups d’aile, Philox Lorris appliquant ses facultés à des travaux d’un autre genre était en train de monter une grande affaire d’éditions phonographiques.

O Bibliophonophiles ! vous les connaissez ces phono-livres Philox Lorris, ces clichés de chevet si souvent écoutés, et que nous aimons tous à reprendre aux bonnes soirées d’hiver, aux heures de repos comme aux nuits d’insomnie ! Tous les érudits gardent précieusement dans leurs Phonoclichothèques ces superbes éditions des chefs-d’oeuvre de toutes les littératures, d’une diction admirable et pure, clichés avec tant de perfection, d’après les auteurs eux-mêmes, pour les contemporains, ou, pour les œuvres d’autrefois, d’après les artistes, les conférenciers, les liseurs les plus célèbres. Philox lançait alors son Histoireuniverselle en douze clichés, sa célèbre Anthologie poétique de dix mille morceaux phonographiés contenus en une boîte portée sur une colonne antique et surmontée d’un buste d’Homère, de Dante, de Hugo ou de Lamartine. Il lançait un Grand Dictionnaire mécanico-phonographique dont il se vendit trois millions d’exemplaires en dix ans, et un Manuel du bachot en quatre mille leçons phonographiées, sans préjudice des romans modernes, clichés garantis trois mois, publiés par la Librairie phonographique qu’il avait fondée en commandite.Albert Robida : La vie électrique

Ainsi occupé, l’esprit accaparé par mille entreprises diverses en sus de ses recherches et travaux en cours, Philox Lorris ne pouvait guère fréquenter le Palais de justice. C’est à peine s’il volait à la science le temps de conférer téléphoniquement pendant deux minutes avec son avocat.

Le divorce traînant, Philox fit quelques concessions, il se montra un peu plus gracieux à la maison et se raccommoda avec Mme Lorris pour avoir l’esprit libre et pouvoir se consacrer plus complètement à son laboratoire.

Quand il eut un peu plus de temps à lui, les hostilités recommencèrent, mais d’autres préoccupations de recherches et de découvertes nouvelles le reprirent et l’instance en divorce traîna encore. Le ménage alla ainsi de brouilles en raccommodements jusqu’au jour où Philox s’aperçut que ces brouilles tournaient en définitive au profit de la science puisque les dis-eussions habituelles avec Mme Lorris étaient comme des coups de fouet pour son esprit, qui l’empêchaient de s’affadir dans la mollesse et la tranquillité, et qui surexcitaient ses nerfs.

« Nous verrons, se disait donc Philox Lorris, fort de son expérience personnelle, du voyage résulteront des ennuis, les ennuis produiront de petits chocs, les petits chocs des désillusions, les désillusions de grandes brouilles! Je m’arrangerai d’ailleurs pour faire naître ces ennuis et ces petits chocs… Nous allons bien voir ! »

Il se chargea de tous les préparatifs du voyage. Au lieu de mettre son aéroyacht de voyage à la disposition des fiancés, il leur donna une simple aéronef d’un confortable plus sommaire et il choisit lui-même les compagnons des deux jeunes gens. Georges Lorris, heureux de voir son père s’amadouer, ne lit aucune objection et accepta toutes ces dispositions.

Le déjeuner de fiançailles eut lieu à l’hôtel Lorris. M. et Mme Lacombe arrivèrent avec Estelle par un train de tube du matin. Philox se montra rempli d’attentions pour Mme° Lacombe, qui restait un peu gênée par le souvenir de sa conversation avec le phonographe de l’illustre savant.

« Vous voyez, chère madame, lui dit-il, que j’ai eu soin de mettre les pantoufles que vous avez eu l’amabilité de m’offrir, vous savez, le jour où certaine dame anglaise s’en vint me traiter de vilain ours… mais je confonds peut-être, est-ce bien la dame anglaise qui…

— C’était la dame anglaise, dit vivement Mme Lacombe, je vous prie de croire que dans l’ascenseur qui nous a transportées à l’embarcadère, j’ai vertement relevé l’inconvenance de cette insulaire!

— Je n’en doute pas et je vous en offre tous mes remerciements. »

Philox Lorris avait tracé le plan du voyage de fiançailles, au dessert il remit ce programme à son fils.

« Mes chers enfants, dit-il, tout a été préparé par mes soins pour vous rendre ce voyage agréable et profitable, vous trouverez dans vos bagages tous les livres et instruments nécessaires, sextants, cartes, guides, statistiques, questionnaires, compas, éprouvettes, etc. Voici le programme, rempli comme vous allez le voir, de vraies attractions :

« Visite des hauts fourneaux électriques, forges et laminoirs de Saint Étienne; études et rapports sur les diverses améliorations apportées depuis une dizaine d’années, etc. « Visite du grand réservoir central d’électricité d’Amérique, en établir un relevé complet, plan, coupe et élévation, avec notices explicatives détaillées ; étudier le système de volcans artificiels adjoint à ce grand réservoir, développer des considérations sur l’avenir des grandes exploitations de la force électrique, etc.

« Que dites-vous de cela? Vous ai-je préparé un voyage charmant? dit Philox Lorris en tendant le programme avec un carnet de chèques à son fils.

— Superbe ! » répondit le jeune homme en mettant programme et carnet dans sa poche.

Estelle n’osa rien dire, mais au fond du coeur elle trouva les attractions un peu faibles. La courageuse Mme Lacombe seule hasarda quelques observations.

« Est-ce bien un voyage de fiançailles? fit-elle ; il me semblait qu’une bonne petite excursion au parc Européen d’Italie, à Gênes, Venezia la Bella, Reine, Naples, Sorrente, Palerme, en poussant de ville d’eaux en ville d’eaux jusqu’à Constantinople par Tunis, le Caire, etc., eût mieux fait l’affaire.

— On est fatigué de voir cela par Télé, répondit le grand Philox, tandis qu’on revient d’un bon voyage d’études bourré d’idées nouvelles… Tenez, demandez à Mme Lorris, nous avons fait notre voyage de noces dans les centres industriels d’Amérique, allant d’usine en usine, je suis sûr, bien qu’elle n’ait pas adopté la carrière scientifique et n’ait pas voulu s’associer à mes travaux, que Mme Lorris n’en a pas moins rapporté de Chicago les meilleurs souvenirs…»

Le déjeuner ne traîna pas, M. Philox Lorris étant pressé de retourner à son laboratoire. Il ne monta même pas â l’embarcadère pour assister au départ des fiancés, et se contenta de remettre à son fils un cliché phonographique.

« Tiens, voici mes souhaits de bon voyage, mes effusions paternelles et mes dernières recommandations, je les ai préparées en me débarbouillant ce matin, au revoir ! »

Albert Robida : La vie électriqueLes fiancés ne partaient pas seuls. Les compagnons exigés par les convenances étaient le secrétaire général particulier de Philox Lorris, M. Sulfatin et un grand industriel, M. Adrien La Héronnière, autrefois associé aux grandes entreprises de Philox, actuellement retiré des affaires pour cause de santé.

Pendant que les voyageurs s’installent dans l’aéronef, il convient de présenter ces deux personnages. Le secrétaire Sulfatin est un grand, fort et solide gaillard, marquant environ trente-cinq ou trente-six ans, large d’épaules, bâti carrément, un peu rugueux de manières et de physionomie inélégante, mais extrêmement intelligente. Sulfatin est un nom bizarre, mais on ne lui en connaît pas d’autre. Il y a une mystérieuse légende sur le secrétaire général de Philox Lorris. D’après ces on-dit, acceptés pour vérités dans le monde savant, Sulfatin n’a ni père ni mère sans être orphelin pour cela, car il n’en a jamais eu, jamais 1… Sulfatin n’est pas né dans les conditions normales — actuelles du moins — de l’humanité; Sulfatin, en un mot, est une création; un laboratoire de chimie a entendu ses premiers vagissements, un bocal a été son berceau ! Il est né il y a une quarantaine d’années, des combinaisons chimiques d’un docteur mort fou, après avoir épuisé sa fortune et son cerveau en recherches sur les grands problèmes de la nature. De toutes les découvertes de l’immense génie sombré si malheureusement dans l’aliénation mentale avant d’avoir pu conduire à bonne tin ses recherches et ses miraculeuses expériences, il ne reste que la résurrection d’une ammonite comestible disparue depuis l’époque tertiaire, et cultivée maintenant sur nos côtes par grands bancs, qui font une sérieuse concurrence aux établissements ostréicoles de Cancale et d’Arcachon; un essai d’ichtyosaure, qui n’a vécu que six semaines, et dont le squelette est conservé au Muséum, et enfin Sulfatin, échantillon produit artificiellement de l’homme naturel, primordial, exempt des déformations intellectuelles amenées au cours d’une longue suite de générations.

Le docteur ayant emporté son secret dans la tombe, personne ne sait au juste ce qu’il y a de vrai dans la mystérieuse origine attribuée à Sulfatin. En tout cas, les observateurs qui l’ont suivi depuis son enfance, n’ont jamais pu découvrir en lui aucune trace de ces penchants, de ces idées préconçues, de ces préférences d’instinct que nous tenons d’ancêtres lointains, et qui germent dans notre cerveau et se développent d’eux-mêmes. L’esprit de Sulfatin, cerveau neuf, terrain absolument vierge, se développait régulièrement et logiquement, suivant ses observations personnelles. Extrêmement intelligent, manifestant une véritable fringale, pour ainsi dire, d’étude et de science, Sulfatin ayant toujours vécu dans un milieu scientifique, devint peu à peu un ingénieur médical de premier ordre. Et si l’esprit progressait sans cesse, le corps aussi se développait admirablement, défiant toute attaque des microbes innombrables et de toute nature parmi lesquels nous évoluons. Cet organisme tout neuf, sans aucune tare ni défectuosité physiologique atavique, ne donnait à peu près aucune prise aux maladies qui nous guettent tous, et trouvent, hélas ! trop souvent le terrain préparé.Albert Robida : La vie électrique

L’autre compagnon de voyage, M. Adrien La Héronnière, n’est pas taillé sur le modèle de Sulfatin, le pauvre hère ! Regardez cet homme chétif et maigre, long plutôt que grand, aux yeux caves abrités sous un lorgnon, aux joues creuses sous un front immense, au crâne rond et lisse semblable à un oeuf d’autruche posé dans une espèce de coton filandreux qui est tout ce qui reste de la chevelure reliée par quelques mèches à une barbe rare et blanche. Cette tête bizarre tremble et oscille constamment dans le faux-col, qui soutient le menton.

Vous donnerez par politesse à ce pauvre monsieur un peu moins de soixante-dix ans, pensant le rajeunir, et, eu réalité, ce vénérable aïeul n’en a que quarante-cinq !

Adrien La Héronnière est l’image parfaite, c’est-à-dire poussée jusqu’à une exagération idéale, de l’homme de notre époque anémiée, énervée ; c’est l’homme d’à présent , c’est le triste et fragile animal humain, usé par l’outrance vraiment électrique de notre existence haletante et enfiévrée, lorsqu’il n’a pas la possibilité ou la volonté de donner, de temps en temps, un repos à son esprit tordu par une tension excessive et continuelle, et d’aller retremper son corps et son âme chaque année dans un bain de nature réparateur, dans un repos complet, loin de Paris, loin des centres d’affaires, loin de ses usines, de ses bureaux, de ses magasins, loin de la politique et surtout loin de ces tyranniques agents sociaux, de tous les télé, de tous les phono, de tous ces terribles rouages et engrenages de l’absorbante vie électrique au milieu de laquelle nous vivons, courons, volons et haletons, emportés dans un formidable et fulgurant tourbillon !

Pauvre La Héronnière ! Soumis depuis ses plus tendres années à la plus intensive culture, il eût au jour de son dix-septième printemps un diplôme de docteur en toutes sciences et son grade d’ingénieur. O joie ! il sortait avec un des premiers numéros d’International Scientific-Industrie-Institut, et muni des meilleures armes intellectuelles, se jetait dans la mêlée avec la volonté d’arriver le plus vite possible à la fortune.

Aujourd’hui que le coût de la vie est monté si fabuleusement, quand le petit rentier qui possède un million peut à peine vivoter de son revenu dans un coin retiré de campagne, songez à ce que le mot « fortune » peut représenter de millions !

Hypnotisé par l’éclat magique de ce mot fortune, La Héronnière se jeta dans l’engrenage, corps ; âme et pensée, tout en lui fut aux affaires. Attaché au laboratoire de Philox Lorris, il devint bientôt, de collaborateur de ses grandes recherches, associé à quelques-unes de ses grandes entreprises.

Pendant des années, il ne connut pas le repos. A notre époque, si le corps a le repos des nuits après les longues veillées, bien entendu — l’esprit enfiévré ne peut s’arrêter et continue le travail pendant le sommeil. On rêve affaires, on dort un sommeil cahoté dans le perpétuel cauchemar du travail, des entreprises en cours, des besognes projetées…Albert Robida : La vie électrique

« Plus tard ! Je n’ai pas le temps !… Plus tard Quand j’aurai fait fortune ! n se disait La Héronnière lorsque des aspirations au calme lui venaient par hasard.

A plus tard le repos, à plus tard les distractions, à plus tard le mariage! La Héronnière se plongeait davantage dans l’étude et le travail pour arriver plus vite à son but.

Mais lorsqu’il toucha enfin ce but: la fortune, la brillante fortune qui devait lui permettre toutes les joies si longtemps repoussées , l’opulent Adrien La Héronnière était un quadragénaire sénile, sans dents, sans appé tit, sans cheveux, sans estomac, échiné jusqu’à la doublure, usé jusqu’à la corde, capable tout au plus, avec bien des précautions , de végéter encore quelques années au fond d’un fau teuil, dans un avachissement complet du corps, aux dernières lueurs d’un esprit vacillant qu’un souffle peut éteindre. Ce fut en vain que les sommités de la Faculté, appelées à la rescousse, essayèrent par les plus vigoureux toniques de redonner un peu de vigueur à ce vieillard prématuré, de galvaniser cet infortuné millionnaire ; tous les systèmes essayés ne produisirent guère que des mieux passagers et ne réussirent qu’à enrayer un peu l’affaiblissement.

C’est alors que Sulfatin, ingénieur médical des plus éminents, esprit audacieux cherchant l’au-delà de toutes les idées et de tous les systèmes connus, entreprit de reprendre en sous-oeuvre l’organisme prêt à s’écrouler, et de rebâtir l’homme complètement à neuf.

Par traité débattu et signé, moyennant une série de primes fortement ascendantes augmentant par chaque année gagnée, il s’engagea à faire vivre son malade et à lui rendre pour le moins les apparences de la santé moyenne au bout de la troisième année. Le malade se remettait entièrement entre ses mains et s’engageait, sous peine d’un énorme dédit, à suivre complètement et intégralement le traitement institué. La Héronnière, après avoir vécu quelques temps dans une couveuse inventée par le docteur-ingénieur Sulfatin, commença lentement à renaître ; Sulfatin lui avait donné d’abord pour gouvernante une ancienne infirmière en chef d’hôpital qui le traitait comme un enfant, le promenait dans une petite voiture sous les arbres du parc Philox-Lorris et rentrait le coucher lorsque le bercement du véhicule l’avait endormi. Lorsqu’il put remuer et marcher sans trop de difficultés, Sulfatin lui fit abandonner la petite voiture et permit quelques sorties. C’était déjà un joli résultat. « Si ce diable de Sulfatin me prolonge vingt ans, je suis absolument ruiné ! gémit parfois La Héronnière.

— Soyez tranquille, disait Sulfatin, dans cinq ou six ans, lorsque vous serez suffisamment rétabli, je vous permettrai de rentrer un peu dans les affaires, légèrement, à petites doses mesurées, et vous rattraperez les primes que vous aurez à nie payer… Mais, vous savez, obéissance absolue ou je vous abandonne en touchant le dédit., le fameux dédit !Albert Robida : La vie électrique

—Oui! oui! oui! »

Et M. la Héronnière, effrayé, subissait sans se permettre la moindre observation la direction de l’ingénieur médical. M. Philox Lorris, « le grand chef » , lorsqu’il organisa le voyage de fiançailles de son fils, eut une longue conférence avec Sulfatin et lui donna de minutieuses instructions :

« En deux mots, mon ami, ce qu’il me faut c’est qu’ils reviennent brouillés, ou pour le moins que cet étourneau de Georges perde en route ses illusions sur le compte de sa fiancée. Vous le savez , parbleu , un amoureux est un hypnotisé et illusionné; eh bien, désillusionnons-le!… Quelques bonnes projections d’ombre sur l’objet brillant et l’étincellement cesse… Vous comprenez, n’est-ce pas ? que j’ai d’antres vues pour mon fils ; la sénatrice Coupard, de la Sarthe, ou la doctoresse Bardoz… Et même, ce qui arrangerait complètement les choses, si vous étiez adroit, vous l’épouseriez, vous, cette demoiselle. —Je me chargerais de la dot — ou vous la feriez épouser à La Héron mère…Il commence à être présentable, La Héronnière! Entendu, n’est-ce pas? En même temps, comme vous avez votre malade avec vous, songez aux espérances pour notre grande affaire, que tous ces tracas pour ces jeunes gens ne doivent pas nous faire oublier. —Entendu. Compris ! » répondit Sulfatin.

Comme on le voit, si Philox Lorris avait eu l’air d’accorder à son fils la fiancée de son choix il n’en avait pas moins conservé une arrière-pensée et il espérait bien, en fin de compte, que le sang des Lorris, vicié par un ancêtre artiste, se revivifierait par l’alliance de son fils avec une doctoresse. Pour être bien sûr d’amener une brouille entre les deux fiancés il mettait auprès d’eux un homme qui arriverait à faire voir au jeune Lorris les ennuis du mariage.

VI Le parc national d’Armorique interdit aux innovations de la science. — Une diligence ! — La vie d’autrefois dans le décor de jadis. — Où se découvre un nouveau Sulfatin.

Albert Robida : La vie électrique

Les vagues de l’Océan battent doucement en caresse le sable étincelant et doré d’une crique étroite bordée de belles roches, escarpées par endroits, sur lesquelles se mamelonnent des masses de verdures suspendues parfois jusqu’au-dessus des flots. Il fait beau, tout sourit aujourd’hui, le soleil brille, le murmure du flot, comme une douce et lente chanson, s’élève parmi les roches où l’écume floconne.

Au fond de la crique, près de quelques barques hissées sur la grève, se voient quelques vieilles maisons de pêcheurs couvertes d’un chaume roux, pardessus lesquelles, au sommet de l’escarpement rocheux, trois ou quatre menhirs, fantômes des temps lontains, dressent dans le ciel leurs têtes grises et moussues. Au loin, sur la rive d’une petite rivière capricieuse et cascadante, un gros bourg cache à demi ses maisons sous les ombrages des chênes, des aunes et des châtaigniers que perce une belle flèche d’église élancée et ajourée. Un calme profond règne sur la région tout entière; d’un bout de l’horizon à l’autre, aussi loin que l’oeil peut voir par-dessus les lignes de collines bleuâtres où surgissent aussi d’autres clochers çà et là, nulle trace d’usines ou d’établissements industriels, pas de tubes coupant le paysage d’une ligne rigide, point de ces hauts bâtiment indiquant des secteurs d’électricité, point d’embarcadères aériens.

Où sommes-nous donc ? Avons-nous reculé de cent cinquante ans en arrière, ou sommes-nous dans une partie du monde si lointaine et si oubliée que le progrès n’y a pas encore pénétré ?

Non pas! Nous sommes en France, sur la mer de Bretagne, dans un coin détaché des anciens départements du Morbihan et du Finistère, formant, sous le nom de Parc national d’Armorique, un territoire soumis à un régime particulier.

Bien particulier, en effet. De par une loi d’intérêt social votée il y a une cinquantaine d’années, le Parc national a été dans toute son étendue soustrait au grand mouvement scientifique et industriel qui si rapidement commençait alors à bouleverser et à transformer radicalement la surface de la terre, les mœurs, les caractères et les besoins, les habitudes et la vie de la fourmilière humaine.

Le Parc national d’Armorique est une terre interdite à toutes les innovations de la science, barrée à l’industrie. Au poteau marquant sa frontière le progrès s’arrête et ne passe pas; il semble que l’horloge des temps soit arrêtée ; à quelques lieues des villes où règne en toute intensité notre belle civilisation scientifique, nous nous trouvons reportés en plein moyen âge, au tranquille et somnolent XIXe siècle.

Dans ce Parc national où se perpétue l’immense calme de la vie provinciale de jadis, tous les énervés, tous les surmenés de la vie électrique, tous les cérébraux fourbus et anémiés viennent se retremper, chercher le repos réparateur, oublier les écrasantes préoccupations du cabinet de travail, de l’usine ou du laboratoire, loin de tout engin ou appareil, sans télés, sans phonos, sans tubes, sous un ciel vide de toute circulation.

Comment les fiancés Georges Lorris et Estelle Lacombe, avec Sulfatin et son malade La Héronnière, sont-ils ici au lieu d’étudier en ce moment, suivant les instructions de Philox Lorris, les hauts fourneaux électriques du bassin de la Loire ou les volcans artificiels d’Auvergne ?

Georges Lorris, dès qu’il eut installé Estelle dans un • fauteuil d’osier, plia soigneusement les instructions de Philox Lorris, les mit dans sa poche et s’en alla dire deux mots au mécanicien. Aussitôt l’aéronef, qui avait pris la direction du Sud; vira légèrement sur tribord et pointa droit vers l’Ouest. Sans doute Sulfatin, qui tâtait le pouls à son malade, ne s’en aperçut pas, car il ne fit aucune observation. Le temps était superbe, l’atmosphère, d’une limpidité parfaite, permettait â l’oeil de fouiller jusqu’en ses moindres détails l’immense panorama qui semblait avec une vertigineuse rapidité se dérouler sous l’aéronef : chaînes de collines, plaines jaunes et vertes capricieusement découpées par les méandres des rivières, forêts étalées en larges taches d’un vert sombre, villages, villes… On suivit quelque temps, à 600 mètres au-dessus, le tube de Paris-Brest, on croisa plusieurs aéronefs, ou omnibus de Bretagne, et Sulfatin, qui contemplait le paysage avec une lorgnette, ne dit rien; on passa au-dessus des villes de Laval, de Vitré, de Rennes, signalées pourtant à haute voix par Georges sans qu’il fît aucune observation.

Ce fut Estelle, plongée comme dans un rêve charmant, qui tout à coup quitta le bras de Georges.

« Mon Dieu, fit-elle, je n’y songeais pas, tant j’étais heureuse, mais nous n’allons pas à Saint-Tienne?

— Étudier les hauts fourneaux électriques, forges, laminoirs, etc., répondit Georges en souriant; non, Estelle, nous n’y allons pas !…

— Mais les instructions de M. Philox Lorris?

— Je ne me sens pas en train en ce moment pour ce genre d’occupations… Je serais obligé de faire une trop dure violence à mon esprit, qui est aujourd’hui entièrement fermé aux beautés de la science et de l’industrie…

— Pourtant…

— Voudriez-vous me voir devenir un second La Héronnière? Je désire pour quelque temps, pour le plus longtemps possible, ignorer toutes ces choses, à moins que vous ne teniez vous-même à vous plonger dans ces douceurs; je souhaite ne plus entendre parler d’usines, de hauts fourneaux, d’électricité, de tubes, de toutes ces merveilles modernes qui nous font la vie si bousculée et si fiévreuse !… »

L’aéronef atterrit au dernier débarcadère aérien, à la limite du Parc National, sans que Sulfatin soulevât la moindre objection. Il était six heures du soir lorsque les voyageurs touchèrent le sol; immédiatement Georges Lorris emmena tout son monde vers un véhicule bizarre, à caisse jaune, traîné par deux vigoureux petits chevaux.

« Oh ! c’est une diligence! s’écria Estelle, j’en ai vu dans les vieux tableaux! Il y en a encore! Nous allons voyager en diligence, quel bonheur !

— Jusqu’à Kernoël, un pays délicieux, vous verrez ! Vous n’êtes pas au bout de vos étonnements ! Dans le Parc National de Bretagne, vous n’allez plus retrouver rien de ce que vous connaissez… Ce qui me surprend, c’est que notre ami Sulfatin ne dise rien ; mais ces savants sont si distraits, que Sulfatin se croit peut-être en aérocab. »

Deux heures de route par des chemins charmants, où rien ne rappelait le décor de la civilisation moderne : petits villages tranquilles à toits de chaume, calvaires de granit à personnages sculptés groupés au pied de la croix, auberges indiquées par des touffes de gui, troupeaux de porcs gardés par de vieux bergers à silhouettes fantastiques. Estelle, penchée au carreau de la diligence, croyait rêver. Sur le pas des portes, dans les villages, des femmes faisaient tourner des rouets, de vrais rouets, comme on n’en voit plus que dans les vieilles images; bien mieux, sur les talus des routes, des femmes assises dans l’herbe filaient l’antique quenouille !

« Quand on songe, dit Sulfatin, aux grandes usines de Rouen, où quarante mille balles de laine entrent tous les matins pour se faire laver, carder, teindre, tisser et en sortent le soir transformées en camisoles, gilets, bas, châles et capuchons ! »

Sulfatin n’était pas si distrait qu’on le pensait. Georges le regarda très surpris. Comment, il savait où l’on allait et il ne le réclamait pas?

A toutes les auberges de la route, suivant l’antique usage, le postillon s’arrêtait, échangeant quelques mots avec les servantes accourues sur la porte, et prenait une grande bolée de cidre avec un petit verre d’eau-de-vie. Enfin, le conducteur, du bout de son fouet, indiqua aux voyageurs une flèche d’église qui se dressait en haut d’une colline.

C’était la toute petite ville de Kernoël, assise dans le cadre d’or des genêts, au bord d’une petite rivière qui s’en allait trouver la mer à une demi-lieue. Clic, clac ! avec un grand bruit de ferraille secouée et de claquements de fouets, la diligence traversa la ville au grand galop de ses chevaux. Jolie petite ville, à la mode de jadis, maisons à pignons ardoisés dont toutes les poutres sont soutenues par de bonnes figures de saints barbus, par des animaux bizarres, ou se terminent par de grosses têtes qui font au passant les plus comiques grimaces.

0 étonnement ! Il y a même des réverbères suspendus au-dessus des carrefours l Des réverbères qu’un bonhomme descend en tirant sur la corde, et qu’il allume gravement avec un bout de chandelle qu’il porte dans une petite lanterne. C’est véritablement inimaginable! Toute la population est en l’air sur le passage de la diligence, les boutiquiers sont bien vite sur les portes, les bonnes femmes se mettent aux fenêtres. Les voyageurs admirent les costumes de ces bonnes gens. Foin des modes modernes, les naturels de ce pays s’en moquent autant que des idées nouvelles. Ils sont restés fidèles aux vieux costumes de leurs ancêtres. Les hommes ont les bragou-brass et les guêtres, la veste brodée et le grand chapeau. Les femmes portent les corsages bleus ou rouges à larges entournures de velours, les jupes droites à plis lourds, les belles collerettes blanches et les coiffes à grandes ailes. C’est superbe, et l’on ne voit plus cela qu’ici ou dans les opéras.

La diligence s’arrêta sur la grande place à l’auberge du Grand Saint-Yves, flanquée à droite du Cheval Rouge et à gauche de l’Écu de Bretagne. Une plantureuse hôtesse, très empressée et des servantes à la figure réjouie reçurent les voyageurs à la descente de la diligence. On leur donna de vastes chambres éclairées d’un côté sur la rue et de l’autre sur une cour pittoresque entourée de bâtiments divers, de remises, d’écuries, et encombrée de véhicules, omnibus, cabriolets et autres antiques guimbardes.

Estelle avait deux chambres, une petite pour Grettly, et .pour elle une immense pièce à poutres apparentes, à grande cheminée et à meubles antiques. De naïves lithographies du moyen âge, retraçant les malheurs de Geneviève de Brabant, ornaient les murs tapissés d’un papier à grandes fleurs.

Dès le lendemain, une existence nouvelle commença pour nos voyageurs. C’était jour de marché, ils furent réveillés par le bruit et assistèrent de leurs fenêtres au défilé des voitures de légumes, des ânes chargés de paniers de pommes de terre, de choux et d’oignons, des fermiers menant des cochons roses dans de petites charrettes, des paysannes guidant avec une gaule des troupes d’oies cancanantes.

Estelle et Georges, suivis de Grettly, furent bientôt sur la place à tourner autour des paysans et des marchandes, des laitières, des petites bourgeoises de la ville marchandant une botte de carottes ou une paire de canards. Sulfatin et son malade les rejoignirent. Toutes ces petites scènes de la rue semblaient extrêmement curieuses à ces ultra-civilisés ; ils faisaient de longues stations devant une laitière mesurant son lait, devant le rémouleur ambulant repassant les couteaux des paysans, devant le maréchal l’errant en train de remettre un fer à un cheval, spectacle nouveau plein d’intérêt pour ces chevaucheurs d’aéronefs.

Après un déjeuner qui menaçait de ne plus finir, car de la cuisine aux bonnes fumées odorantes surgissaient constamment des servantes avec des plats nouveaux, les voyageurs gagnèrent la rivière et des cendirent vers la mer par un sentier des plus irréguliers menant à de petites criques sous les arbres où réson nait le battoir des lavandières en corsages bleus, à côté de ponts de bois cahotants jetés de roche en roche, sous les vieux moulins moussus où de grandes roues vertes tournant lentement avec le courant versaient comme des ruissellements d’étincelles.Albert Robida : La vie électrique

Grettly était aux anges. Elle retrouvait la vraie nature sans aucune trace de ces fils électriques tendus comme un immense filet aux mailles mille fois entre-croisées sur le reste de la terre. De temps en temps, elle levait la tête, surprise et charmée de ne plus voir le ciel sillonné de nos véhicules aériens à grande vitesse.

Elle jetait des regards d’envie aux bretonnes qui marchaient pieds nus sur la rive et son bonheur eût été complet s’il lui eût été permis de retirer ses souliers, ainsi qu’elle faisait pour ne pas les user, au temps de son enfance dans la montagne.

Certes, M. Philox Lorris eût marqué un vif mécontentement, s’il avait pu voir dans l’après-midi de ce jour, et tous les jours suivants pendant une quinzaine, sur la plage de Kernoël, Georges Lorris étendu sur le sable à côté d’Estelle Lacombe, à l’ombre d’un rocher ou d’un bateau, ou couché dans l’herbe, plus haut, à marée haute, au pied des menhirs, avec Estelle près de lui, tous deux lisant — horreur! au lieu des Annales de la chimie ou de la Revue polytechnique,— quelque volume de vers ou quelque recueil de légendes et traditions bretonnes!

Enfin, sujet d’étonnement non moins grand, Sulfatin était là aussi, la pipe à la bouche, lançant en l’air des nuages de fumée, pendant que son malade Adrien La Héronnière, ramassait des coquillages ou faisait des bouquets de fleurettes avec Grettly. La Héronnière n’était plus tout à fait le lamentable surmené qu’on avait été obligé de mettre pendant trois mois dans une couveuse mécanique ; il allait très bien, le traitement de l’ingénieur médical Sulfatin faisait merveille et surtout le régime suivi au Parc National.

Le tête-à-tête du voyage de fiançailles est bien loin d’avoir produit la brouille que Philox Lorris jugeait inévitable. Au contraire. Les deux jeunes gens pas sent de bien douces journées en longues causeries, à se faire de mutuelles confidences, à se révéler, pour ainsi dire, l’un à l’autre et à reconnaître dans leurs goûts, leurs pensées, leurs espoirs, une conformité qui permet d’augurer pour l’union projetée un long avenir de bonheur.

Dans une belle vieille église remplie de naïves statuettes religieuses, avec des petits navires en ex-voto suspendus aux voûtes gothiques, ils ont assisté à la messe et aux vêpres au milieu d’une population re vêtue des costumes des grands jours. Après les vêpres on danse sur la place ; sur une estrade faite de planches posées sur des tonneaux, des joueurs de biniou soufflent dans leurs instruments aux sons aigrelets. Bretons et Bretonnes formant d’immenses rondes, tournent et sautent en chantant de vieux airs simples et naïfs.

Georges et Estelle, entraînés, se joignirent aux rondes avec quelques étrangers en train de faire une cure de repos, et Sulfatin lui-même parut s’y mettre de bon cœur. Son malade regardait, n’osant se risquer, Grettly le poussa dans la ronde et lui fit faire quelques tours, après lesquels il s’en alla tomber essoufflé sur un banc de bois, près des tonneaux de cidre, parmi les gens que la danse altérait.

Estelle est tout à fait heureuse. Tous les deux jours le facteur lui apporte une lettre de sa mère. Le facteur! On ne connaît guère plus ce fonctionnaire maintenant, excepté dans le Parc National d’Armorique. Partout ailleurs on préfère téléphonoscoper, ou pour le moins téléphoner; les messages importants sont envoyés en clichés phonographiques arrivant par les tubes pneumatiques, il n’y a donc plus que les parfaits ignorants du fond des campagnes qui écrivent encore. Estelle seule connaît les émotions de l’heure du courrier, car Georges Lorris ne reçoit pas de lettres. Il a écrit à son père après quelques jours passés à Kernoël, mais Philox Lorris n’a pas répondu. Peut-être n’a-t-il pas encore eu le temps d’ouvrir la lettre.

Sulfatin reçoit aussi sa correspondance, non pas des lettres, mais de véritables colis apportés par la diligence, des paquets de phonogrammes qu’il se fait lire par le phonographe apporté dans son bagage. Il répond de la même façon, c’est-à-dire qu’il parle ses réponses et envoie ensuite les clichés phonographiques par colis. Cette correspondance est ainsi expédiée rapidement et Sulfatin est ensuite maître de tout son temps.

A la grande surprise de Georges, l’imperturbable Sulfatin continuait à ne rien dire, à ne pas protester contre le séjour dans ce pays arriéré de Kernoël. oubliait complètement les instructions de M. Philox Lorris ; un Sulfatin nouveau s’était révélé, un Sulfatin gai, aimable et charmant. Il ne cherchait aucunement à troubler les joies paisibles de ces bonnes journées et ne s’efforçait point de susciter, ce qui n’eût pas été facile d’ailleurs, des motifs de brouille, ainsi que le lui avait pourtant si expressément recommandé Philox Lorris. Étrange! étrange!

Georges, qui s’était préparé à soutenir de violents combats contre la sévère Sulfatin, se réjouissait de n’avoir pas eu même à commencer la lutte. Seul, le malade de Sulfatin, Adrien La Héronnière, devant qui Philox Lorris ne s’était pas gêné de parler quand il avait expliqué ses intentions à Sulfatin, seul La Héronnière se creusait la tête pour chercher à deviner le motif d’une si complète infraction aux instructions de son grand Patron. Bien que toute opération mentale, tout enchaînement d’idées un peu compliqué fût encore une dure fatigue pour lui, La Héronnière s’efforçait de réfléchir là-dessus, mais il n’y gagnait que de terribles migraines et des admonestations de Sulfatin.

Vers le quinzième jour Sulfatin changea tout à coup, il parut moins gai, presque inquiet. Sous prétexte que l’on commençait à s’ennuyer à Kernoël dans un paysage trop connu, il proposa de partir vers Ploudescan, à l’autre extrémité du Parc National. Georges pour le satisfaire, y consentit volontiers. On quitta donc Kernoël. Empilés dans un mauvais omnibus, secoués sur des chemins rocailleux entretenus avec négligence, les voyageurs durent faire quinze longues lieues.

Ploudescan était bien loin de posséder les agréments de Kernoël. C’était un simple village aux rudes maisons de granit, couvertes en chaume, au bord de la mer, sur des roches sombres, dans un paysage d’une grandiose austérité. Il s’y trouvait seulement une auberge passable, fréquentée par les photo-peintres qui viennent braquer chaque été leurs appareils sur les rochers et récifs de la tempétueuse baie de Ploudescan et nous donnent ainsi, en groupant avec art les habitants de Ploudescan, leurs modèles, dans des scènes ingénieusement trouvées, sur des fonds appropriés, les magnifiques photo-tableaux que nous admirons aux différents Salons.

Georges et Estelle entreprirent à Ploudescan une série de petites promenades. Sulfatin ne les accompagnait pas toujours, il s’absentait maintenant assez souvent et laissait son malade aux soins de Grettly.Albert Robida : La vie électrique

Où allait-il pendant ces absences mystérieuses?

Nous allons dire et révéler, quoiqu’il nous en conte, les faiblesses de Sulfatin, cet homme si remarquable d’ailleurs et que nous pouvions croire d’un modèle nouveau. Ploudescan est situé sur la limite du Parc National, à trois quarts de lieues se trouve Kerloch, station de Tubes, pourvus de toutes les facilités que nous assure la science moderne. Tous les jours Sulfatin s’en allait à Kerloch et accaparait pour une heure ou deux l’un des télés de la station.

Pénétrons avec lui dans la cabine du téléphonoscope qui permet n’importe où et n’importe quand de retrouver les êtres aimés restés au logis, de revoir l’usine ou le bureau qu’on a laissés au loin… Chaque jour Sulfatin demande la communication soit avec Paris, 375 rue Diane-de-Poitiers, quartier de Saint-Germain-en-Laye, soit avec Paris, Molière-Palace, loge de Mlle Sylvia. A Saint-Germain, la correspondante de Sulfatin est également Mlle Sylvia ; le 375 de la rue Diane-de-Poitiers, élégant petit hôtel tout neuf, a l’honneur d’abriter la célèbre artiste, Sylvia la tragédienne-médium, étoile de Molière-Palace, qui fait courir depuis six mois tout Paris â l’ancien Théâtre-Français.

Bien entendu courir est une manière de parler, les théâtres, même avec les plus grands succès, étant souvent presque vides, maintenant qu’avec le télé on peut suivre les représentations de n’importe quelle scène sans bouger de chez soi, sans sortir de table même, si l’on veut. Sylvia la tragédienne-médium a, en six mois, amené quatre cent mille abonnés téléphonoscopiques au Molière-Palace, qui réalise des bénéfices fantastiques malgré le faible prix de l’abonnement.

Précédemment, Molière-Palace languissait quelque peu, malgré ses tentatives plus ou moins heureuses, malgré ses changements de genre; il avait eu beau donner de resplendissants ballets et réunir un superbe ensemble de ballerines di primo cartello et de mimes extrêmement remarquables, il avait eu beau engager les clowns les plus extravagants le public le délaissait de plus en plus lorsque le directeur de Molière-Palace vit un jour par hasard Mlle Sylvia sujet extraordinairement doué sous le rapport de la médiumnité, dans une évocation de Racine sur la scène d’un petit théâtre spirite. En écoutant Mlle Sylvia dire des vers de Phèdre avec l’organe de Racine lui-même, le directeur de Molière-Palace entrevit le parti à tirer de la tragédienne-médium et l’engagea aussitôt.

Avec sa tragédienne-médium devenue tout de suite étoile de première grandeur, Molière-Palace revint au genre qui avait, plusieurs siècles auparavant, fait sa fortune et sa gloire, au théâtre classique, mais en introduisant dans les vieux drames, dans les antiques tragédies, d’importants changements, en les corsant par des attractions nouvelles. Tous les événements qui se narraient d’un mot au cours de ces vieilles pièces, tout ce qui était récit, tout ce qui se passait simplement à la cantonade, était mis en scène et fournissait des tableaux souvent bien plus intéressants que la pièce elle-même, qui n’était plus que l’assaisonnement. Quand la pièce ne fournissait pas suffisamment, on trouvait tout de même le moyen de la bourrer d’attractions. On vit ainsi des combats d’animaux féroces, des sièges, des tournois, des batailles navales, des courses de taureaux, des chasses avec du vrai gibier.

De plus la tragédienne-médium, évoquant tour à tour les esprits des grands artistes d’autrefois, apporta dans l’interprétation des grands rôles tragiques une extraordinaire variété d’effets. Ce n’était pas seulement Sylvia, c’était la Clairon, c’était Adrienne Lecouvreur, c’était Mlle Georges, c’était Rachel ou Sarah Bernhardt apparaissant, revenant sur le théâtre de leurs anciens succès, retrouvant leurs voix éteintes depuis cent ou deux cents ans, pour redire encore dans leur manière personnelle les grandes tirades qui avaient enflammé les spectateurs de naguère. Rien de plus empoignant, de plus tragique même, que de voir arriver sur les planches la tragédienne Sylvia, grande femme d’apparence robuste, massive môme, très calme et très bourgeoise d’allures, quand le fluide ne rayonnait pas, et de la voir soudain, avec une contraction amenée par un simple effort de volonté, transfigurée, agitée par l’esprit qui entrait en elle, chassait pour ainsi dire sa personnalité, lui volait son âme pour se substituer à elle, et retrouvait ainsi quelques heures d’une existence nouvelle.

Parfois, aux grands jours, c’était l’esprit des auteurs eux-mêmes que Sylvia évoquait, et l’on avait cette étonnante surprise d’entendre vraiment Racine, Corneille, Voltaire, Hugo, disant eux-mêmes leurs vers et introduisant parfois dans leurs sublimes ouvrages des variantes ou des changements marqués au sceau d’un génie progressant encore outre-tombe.

De bonne famille bourgeoise, la tragédienne-médium était, hors du théâtre, une femme très simple, vivant tranquillement avec ses parents, commerçants retirés des affaires, qui ne s’étaient jamais senti aucune puissance évocatrice ou suggestive. Sylvia était un phénomène, sa puissante médiumnité était pourtant d’origine ancestrale, car elle lui venait d’un arrière-grand-oncle que ses étranges facultés, son goût pour l’occultisme et les sciences de l’au-delà, avaient jadis fait enfermer comme fou !

Un soir, assis en sommeillant devant son Télé, Sulfatin l’a vue débuter dans la doua Sol du grand Hugo et le coup de foudre l’a frappé, véritable coup de foudre, car oubliant qu’il suivait la représentation de loin, par téléphonoscope, Sulfatin, à un moment, emporté par une idée soudaine, voulut se précipiter vers l’actrice et brisa la plaque du Télé.

Cette idée c’était celle-ci : Que ne pourrait-il, s’il pouvait tourner au profit de la science l’étonnante puissance de l’actrice-médium, s’il pouvait grâce à elle évoquer les génies des siècles lointains, les puissants cerveaux endormis dans la tombe, les faire parler, retrouver les secrets perdus, percer les mystères des sciences obscurcies de l’antiquité ! Qui sait ? ces génies mis au courant des progrès modernes ne trouveraient-ils pas tout à coup des merveilles auxquelles nos cerveaux accoutumés à certaines idées ne pouvaient penser?

En conséquence, entourant ses plans d’un profond mystère, il se fit présenter chez les parents de la tragédienne-médium et demanda la main de Sylvia. Le mariage traînait un peu, Sylvia se montrant en présence de Sulfatin d’humeur très irrégulière, tantôt aimable, tantôt inquiète; un jour consentant presque au mariage projeté, et reprenant sa parole le lendemain sans donner de motif.

Au moment du départ pour le voyage de fiançailles, tout le temps de Sylvia étant pris par les répétitions d’une pièce nouvelle à grand spectacle, Sulfatin dut se contenter d’une correspondance par clichés phonographiques, mais maintenant il lui fallait chaque jour une entrevue par Télé avec la grande artiste. Oui, vraiment, l’absence avait développé chez lui un défaut qu’il ne se connaissait pas auparavant, il devenait jaloux et songeant qu’un autre pouvait avoir la même idée que lui, et se faire agréer en son absence, il regrettait amèrement de n’avoir pas disposé dans le petit hôtel les ingénieux et invisibles appareils photo-phonographiques qui rendent en certains cas la surveillance si facile.

C’est ainsi que peu à peu il en vint à courir trois ou quatre fois par jour au Télé de la station de Kerloch, à prendre communication avec l’hôtel de la tragédienne-médium ou avec sa loge et môme à passer là-bas une partie de ses soirées à suivre les représentations de Molière-Palace. Pendant ce temps-là, La Héronnière restait un peu abandonné, mais Estelle et Grettly étaient là pour veiller sur le malade. Un soir que tout le monde, moins Sulfatin, était réuni dans la grande salle où quelques joyeux photo-peintres déroulaient leurs théories sur l’art agrémentées de plaisanteries, La Héronnière, qui semblait plongé depuis longtemps dans un laborieux et douloureux travail de réflexion se frappa le front tout à coup et gloussa dans l’oreille de Georges :

« J’y suis! je devine pourquoi le Dr Sulfatin, ayant pour instructions précises d’amener, par n’importe quels moyens, une brouille entre vous et votre fiancée, laisse complètement de côté ses instructions… Il est déjà le second de Philox Lorris, eh bien en vous écartant… ou plutôt en vous aidant à vous écarter vous-même des laboratoires et des grandes affaires… pas votre goût, hein, les grandes affaires… il a… qu’est-ce que je disais? je ne me rappelle plus… ah! oui… il a l’espoir… il compte rester le seul successeur possible de Philox Lorris… hein? avez-vous compris? Voilà! »

La Héronnière n’en pouvait plus après cet effort, un violent mal de tête le terrassait. Grettly le conduisit coucher avec une tasse de camomille.

Albert Robida : La vie électriqueVII Ordre d’appel. — Mobilisation des forces aériennes et terriennes du XIIe corps. — Comment le 8echimistes se distingua dans la défense de Châteaulin. — Explosifs et asphyxiants. — Le bouclier de fumée.

Cependant Philox Lorris, se reposant entièrement sur le traître Sulfatin, s’était replongé dans ses travaux et n’avait pas même songé un instant aux fiancés, pendant une dizaine de jours. Lorsqu’enfin, dans un intervalle de ses travaux, le souvenir lui en revint, il se rappela soudain la lettre reçue quelques jours auparavant.

Il avait si peu l’habitude de ce mode arriéré de correspondance que cette lettre jetée dans un coin, était restée oubliée. Il eut même beaucoup de peine à la retrouver. Quand il vit que Georges avait changé l’itinéraire et que tout en promettant de faire un petit tour aux volcans artificiels d’Auvergne en revenant, il avait préféré s’en aller perdre son temps dans des promenades sans but et sans utilité en Bretagne, M. Philox Lorris fut très en colère et tout de suite il demanda des éclaircissements à Sulfatin. La réponse par phonogramme arriva bientôt. Sulfatin rejetait toute la faute sur Georges qui s’obstinait à repousser ses avis et ses bons conseils.

Philox patienta un peu, puis il adressa à Sulfatin un phonogramme débitant ses simples mots :

« Et cette brouille, où en sommes-nous`? Ça ne va pas assez vite ! »

Sulfatin répondit par le cliché d’une conversation de Georges et d’Estelle, recueillie par un petit phonographe qu’il avait adroitement dissimulé sous le feuillage en laissant les deux jeunes gens en tête à tête sous la tonnelle de l’auberge.

Cette conversation montrait suffisamment à Philox Lorris que la brouille attendue était encore bien loin, si elle devait jamais venir !

« Oh ! cet ancêtre qui revient toujours ! se dit Philox Lorris. Que faire ? Puisque Sulfatin n’y suffit pas, il faut que je m’en mêle et que je tâche de les gêner un peu !… »

Philox Lorris ayant beaucoup de choses à faire, allait très vite en besogne dans ce qu’il entreprenait et Georges s’en aperçut bientôt.

Un matin, comme il était en train de préparer une promenade avec partie de pêche dans les roches pour l’après déjeuner, il reçut par un exprès venu de Kerloch, un petit paquet et un fort colis. Le petit paquet contenait deux phonogrammes, l’un portant l’estampille Philox Lorris et l’autre le cachet du ministère de la guerre.

Aussitôt portés au phonographe, voici ce que dirent les clichés :

Premier phonogramme :

« Artillerie chimique de ton corps d’armée mobilisée pour manoeuvres, envoie ordre appel reçu pour toi… »

Deuxième phonogramme : Albert Robida : La vie électrique

« Allons bon, fit Georges contrarié, un appel !… Qu’est-ce que cela veut dire ? Cet appel n’était que pour l’année prochaine… Mais je me doute, c’est l’ingénieur général d’artillerie chimique Philox Lorris qui l’a fait avancer pour gêner un peu le pauvre capitaine Georges Lorris dans son voyage de fiançailles… Allons, je parie maintenant que ce colis renferme mon uniforme… Juste !

— Quel malheur ! dit Estelle, voilà notre pauvre voyage fini…

— Bah ! fit Sulfatin, c’est â Châteaulin qu’ont lieu les manoeuvres ? eh bien, mais Châteaulin est près d’ici, à deux pas du Parc National, nous assisterons aux manoeuvres… Nous cherchions des distractions, en voici, et nous aurons le plaisir de contempler le brillant capitaine Lorris en uniforme, à la tête de sa batterie…

— Mais nos opérations, à nous autres de l’artillerie chimique, n’ont rien de pittoresque.

— Cela ne fait rien, dit Estelle, nous irons voir les manoeuvres.

— S’il n’y a pas de danger, fit observer la prudente Grettly.

— Si vous êtes là, ma chère Estelle, je prendrai mes ennuis en patience et je tâcherai que ma batterie se distingue, » dit Georges en riant.

Il fut convenu que Georges partirait le soir même à 10 heures pour Kerloch, d’où un train de tube devait le conduire à Châteaulin.

La charmante Estelle et Grettly, accompagnées de Sulfatin, ainsi que de La Héronnière, très fatigué de l’effort qu’il avait fait pour deviner les plans de Sulfatin, gagneraient Châteaulin le lendemain dans la matinée.

Les armées d’aujourd’hui sont des organismes extraordinairement compliqués, dont tous les rouages et ressorts doivent marcher avec une sûreté et une précision absolues. Pour que la machine fonctionne convenablement, il faut que tous les éléments qui la constituent, tous les accessoires divers, s’emboîtent avec la plus grande régularité, sans à coup ni frottement.

Que de précautions, que de soins, que d’ordre pour tenir la machine prête à fournir toute son énergie, à toute heure, à toute minute, au premier signe, sur un simple bouton pressé dans le cabinet du ministère de la guerre !

Mais on y arrive.

Tout est prévu, combiné, arrangé. Notre organisation militaire d’aujourd’hui est un chef-d’oeuvre de mécanique qui semble dû aux génies combinés de Vaucanson, de Napoléon et d’Edison.

Les habitants de Châteaulin s’éveillaient à peine, le 12 août, lorsqu’à 5 heures sonnant aux cadrans électriques officiels, une centaine d’officiers de réserve de tous grades, débarqués des tubes ou venus par aéronefs, se présentèrent au Dépôt chimique où les attendait le colonel du 8e chimistes.

Georges était là, revêtu de l’uniforme élégant et sévère de son corps : vareuse marron sombre à brandebourgs, culotte noire et bottes, casque à visière et mentonnière mobiles se baissant au moment des opérations chimiques. Un réservoir d’oxygène à tube mobile, un revolver à air comprimé et un sabre complètent l’équipement.

Le sabre est une tradition, un dernier vestige de l’ancien armement du moyen âge ; on ne se sert guère, sur les champs de bataille modernes, de ces instruments encombrants, d’un maniement compliqué et de si peu d’effet.

Par Bellone! nous avons aujourd’hui mieux que ces glaives, bons tout au plus â découper les, gigots en garnison.

A 5 h. 15, le 8e chimistes recevait ses réservistes amenés par train spécial du grand tube de Bretagne bifurquant à Morlaix; ils recevaient leurs uniformes et leur équipement, plus sept jours de boulettes de viande concentrée, et à 5 h. 48, sur un coup de sifflet, les vingt batteries du 8. chimistes, étincelantes sous le soleil levant, s’alignaient sur le champ de manoeuvres devant le dépôt.

A 5 h. 51, les pompistes du corps médical offensif, en quatre sections, arrivaient à leur tour et presque en même temps paraissaient à 200 mètres dans le ciel, les torpédistes aériens sortant de leur dépôt.

Le général commandant parut à six heures précises à la tête d’un brillant état-major et parcourut rapidement le front des troupes.

Il réunit les officiers supérieurs pour leur communiquer le programme des manoeuvres et leur donner des ordres.

Un ennemi, représenté par une première portion du corps d’armée parti la veille, était supposé avoir pris Brest.

Dans sa marche sur Rennes il menaçait Châteaulin par son aile droite.

On devait donc exécuter toutes les opérations nécessaires pour défendre Châteaulin, puis chercher et couper les escadrilles aériennes et les torpédistes roulants, lancés en avant par l’ennemi, couvrir certaines zones de vapeurs délétères, reprendre coûte que coûte les positions, villes, villages ou hameaux enlevés, et enfin rejeter l’ennemi à la côte ou dans les zones supposées rendues inhabitables par le corps médical offensif.

A six heures un quart les opérations commençaient.

La mobilisation avait donc demandé une heure quinze minutes, ce qui était un beau résultat, le précédent essai ayant pris une heure dix-huit minutes.

Les officiers de l’escadre aérienne faisant virer leurs hélicoptères regagnaient rapidement leurs postes; on vit aussi une nuée d’éclaireurs torpédistes à marche accélérée s’élancer en avant en décrivant une sorte d’éventail dans le ciel et disparaître bientôt perdus dans les lointaines vapeurs. Derrière, les grosses aéronefs, sur une seule ligne, dont les intervalles s’élargissaient de plus en plus de façon à embrasser le plus possible d’horizon, marchaient plus lentement, toutes prêtes à pivoter sur un point au premier signal, dès que l’escadrille ennemie serait aperçue.

Les forces terriennes pendant ce temps-là s’étaient ébranlées aussi, un train spécial du tube transportait quelques bataillons de mitrailleuses jusqu’au trentième kilomètre, où le tube était censé coupé par des éclaireurs ennemis.

Le premier contact était pris; les éclaireurs repoussés, l’ennemi fut signalé en train de se concentrer à 16 kilomètres de là. Les bombardes roulantes électriques arrivant par les routes de terre à 10 h. 45 commencèrent l’attaque en refoulant les bombardes ennemies.

Toute la journée fut employée en manoeuvres aussi savantes d’un côté que de l’autre. L’ennemi avait eu le temps de se couvrir et en glissant dans le port une nuée de Goubets, ces insaisissables bateaux torpilleurs sous-marins, et en faisant sauter toutes les défenses qui eussent pu s’opposer au débarquement de ces forces et en semant des torpilles à blanc qui, dans une guerre eussent causé des pertes énormes. Il fallait donc avancer prudemment, les éventer autant que possible et tourner les obstacles. Les mitrailleurs, divisés en petites sections, se faufilaient en profitant de tous les mouvements de terrain, portant leurs petits réservoirs à bras, les officiers et sous-officiers en avant, fouillant l’horizon avec leurs lorgnettes et calculant les distances. Dès qu’une section arrivait à bonne portée, c’est-à-dire à 4 kilomètres d’un ennemi visible, chaque homme vissait son tube-fusil aux embouchures mobiles du réservoir et on ouvrait le feu.

L’artillerie chimique, à 10 kilomètres en arrière de la ligne d’attaque lirait sur les points que les éclaireurs à hélicoptères venaient leur signaler. L’artillerie tirait au jugé, bien entendu, en se repérant sur la carte, le but toujours placé à 12 ou 15 kilomètres pour le moins restant forcément invisible pour elle. Dans une vraie guerre, elle eût couvert les points indiqués par les éclaireurs de ses terribles explosifs ou d’obus à miasmes.

L’escadre aérienne resta invisible pendant toute la journée. Vers le soir, le corps de défense remporta quelques avantages marqués, mais on s’aperçut que l’ennemi avait adroitement dissimulé un mouvement tournant sur la droite et qu’en somme cette première journée lui était favorable.

Cependant le général commandant avait laissé une réserve de cinq batteries du 8° chimistes avec le bataillon médical offensif tout entier à Châteaulin pour couvrir la ville, et nous allons voir que cette sage précaution ne fut pas inutile. La batterie de Georges Lorris faisait partie de cette réserve. Le jeune homme put recevoir sa fiancée et ses amis et les installer dans un bon hôtel en belle situation sur la colline dominant tout le cours de la rivière. Il offrit à déjeuner à Estelle au campement des chimistes, un vrai déjeuner militaire où les convives n’avaient pour sièges que des caisses de torpilles et d’explosifs divers.

Dans l’après-midi, comme il pouvait disposer d’un peu de temps après une revue du matériel, il prit une aéronef et mena ses amis voir l’engagement; mais, comme on ne put approcher trop près de peur de tomber dans les mains de l’ennemi, on ne vit pas grand-chose, â peine sur l’immense terrain découvert, quelques groupes d’individus minuscules filant le long des haies et çà et là quelques flocons de fumée aussitôt dissipée dans l’air.

Comme on ne soupçonnait nul péril, Georges alla dîner à l’hôtel où il avait logé ses amis, il passa gaiement la soirée avec eux, puis s’en fut rejoindre ses hommes à leur baraquement. Mais la nuit devait être troublée, entre trois et quatre heures du matin Châteaulin endormi fut réveillé en sursaut par de violentes détonations. C’était l’ennemi qui, ayant réussi dans son mouvement tournant, essayait de surprendre la ville ; heureusement les grand-gardes venaient de l’arrêter à 8 kilomètres. On avait le temps de préparer la défense.Albert Robida : La vie électrique

Et sous les yeux des voyageurs de l’hôtel éveillé, par la canonnade, sous les yeux d’Estelle souriant à son fiancé qui passe à la tête de sa batterie, devant la pauvre Grettly, qui croit que c’est pour de vrai, les chimistes, visières baissées, avec les tubes d’ordonnance communiquant à leurs réservoirs portatifs d’oxygène, établissent des batteries sur le monticule, à l’abri d’un rideau d’arbres. En vingt minutes, tous les appareils sont montés, les tubes et tuyaux vissés. Georges, monté sur son hélicoptère, est allé reconnaître l’ennemi et, grâce à ses indications reportées sur la carte et soigneusement vérifiées, les appareils sont pointés sur diverses directions.

Pendant que les aéronefs de réserve se portent en avant, les sections de torpédistes ont semé de torpilles les points menacés, et les chimistes commencent à tirer. La situation reste bonne ; l’ennemi se heurtant à tous les obstacles qu’on sème sur son chemin, fait d’abord peu de progrès, mais, vers les sept heures, il réussit, en profitant d’un pli de terrain, à s’avancer de quelques kilomètres en enveloppant certains postes aventurés.

Pour gagner du temps et laisser aux secours le temps d’arriver,. Georges, qui a le commandement en sa qualité d’officier le plus ancien en grade, fait couvrir tout le périmètre de la défense de boîtes à fumées. Ces boîtes, éclatant à 100 mètres en l’air, répandent des flots de fumée noirâtre et nauséabonde, qu’en cas de guerre les chimistes eussent rendue absolument asphyxiante. Châteaulin, où l’atmosphère est pure, reste enveloppé d’un cercle de brouillard opaque qui le rend invisible à l’ennemi déconcerté.

Les batteries chimiques de la défense continuent à tirer ; puis, à l’abri de la fumée, des torpédistes se glissent jusqu’à l’ennemi, et enfin le bataillon médical, avec sa batterie particulière, prend l’offensive à son tour. Il se porte en avant et envoie sur les points repérés quelques boîtes inoffensives, simplement nauséabondes aujourd’hui, mais qui, dans une guerre, eussent porté sur les points de concentration de l’ennemi, sur les villages occupés, les miasmes les plus dangereux.

Châteaulin est sauvé ; pendant que l’ennemi tâtonne dans le brouillard, se heurte aux torpilles ou tourne les points supposés rendus infranchissables par les miasmes, les secours arrivent.

Nous n’avons pas l’intention de suivre pas à pas ces manoeuvres si intéressantes. Georges Lorris, qui avait eu l’idée du bouclier de fumée, fut très chaudement félicité le lendemain par le général, puis, comme sa batterie avait soutenu presque tout l’effort du combat pendant un jour et une nuit, et qu’un certain nombre d’hommes, n’ayant pas eu le temps de renouveler leur provision d’oxygène, étaient indisposés par suite de la manipulation des produits, elle fut pendant tout le reste des opérations mise en réserve, ce qui permit à Georges de consacrer un peu plus de temps à sa fiancée.

L’escadre aérienne, après avoir attaqué et dispersé au-dessus de Rennes les aéronefs ennemies, revenait avec des aéronefs prisonnières, apportant son concours aux forces terriennes. Le corps de défense, grâce aux savantes combinaisons du général, reconquit vite le terrain perdu, et dès le troisième jour des manoeuvres, la situation de l’ennemi devint assez critique. Toutes les journées étaient employées en combats ou eu conférences par le général lui-même ou quelques ingénieurs de l’état-major. Parfois, au milieu d’une bataille, lorsqu’une circonstance se présentait qui pouvait servir à l’instruction des officiers, un signal arrêtait brusquement les deux armées, les clouant sur leurs positions respectives, et de chaque côté, les officiers réunis écoutaient la conférence du général, émettaient des opinions ou proposaient des plans. Puis, sur un signal, l’action reprenait au point où on l’avait arrêtée.

Bientôt, l’armée ennemie, malgré ses efforts, se vit rejetée dans un canton montagneux et acculée à la mer. Une partie de son escadre aérienne avait été faite prisonnière, le reste tenta vainement d’enlever une partie du corps menacé pour le porter nuitamment sur une meilleure position, mais les aéronefs veillaient, leurs jets de lumière électrique fouillant le ciel, firent découvrir la tentative.

L’heure suprême avait sonné. Après un travail de toute une nuit pour le placement des batteries, à l’aube du sixième jour, les chimistes et le corps médical offensif couvrirent la région occupée par l’ennemi de boîtes à fumée et d’obus à miasmes. L’ennemi riposta aussi vigoureusement qu’il put, mais ses boites, sur le périmètre très étendu de l’attaque, ne produisaient pas grand effet, il fut bientôt évident que dans une action véritable,l’ennemi, noyé dans les gaz asphyxiants des chi mistes et sous les vapeurs délétères à effet rapide du corps médical offensif, eût été bien vite et défi nitivement mis hors de combat. Les deux corps d’armée, attaque et défense, réunis le soir du septième jour à Châteaulin, furent passés en revue par les généraux sous des flots de lumière électrique, et les réservistes immédiatement congédiés regagnèrent leurs foyers. Seuls restèrent les officiers ayant à passer des examens pour l’obtention d’un grade supérieur ou à soutenir des thèses pour le doctorat ès sciences militaires. Le général se montra charmant pour Georges Lorris.

« Capitaine, lui dit-il, je serais heureux de vous proposer pour le grade de commandant, mais il vous faut le doctorat auparavant, donc, si vos occupations au laboratoire de monsieur votre père vous en laissent le temps, travaillez, piochez ferme, et aux examens de printemps vous pourrez vous présenter avec toutes les chances…

— Mon général, je vous remercie, mais je suis en train de préparer autre chose.

— Quoi donc?

— Mon mariage, et je dois, mon général, remettre les rêves ambitieux à plus tard…, permettez-moi de vous présenter ma future… »

Après une journée de repos, les fiancés se décidèrent au retour, sur les instances de Sulfatin qui, dédaigneux des beautés de la bataille, avait passé ses journées au Télé de l’hôtel, à Châteaulin, à communiquer avec Molière Palace, en confiant son malade aux soins de Grettly.

Albert Robida : La vie électrique

DEUXIÈME PARTIE

I Préparatifs d’installation. — La nouvelle architecture du fer, du carton, du verre. — Les photo-picto-mécaniciens, et les progrès du grand art. — Les ingénieurs culinaires.

« Êtes-vous brouillés`? demanda Philox Lorris, lorsque son fils se présenta devant lui au retour du voyage de fiançailles.

— Pas le moins du monde, au contraire, je…

— Ta ta ta! Vous ne vous êtes pas éprouvés sérieusement, vous êtes restés tous les deux, toi surtout, la bouche en coeur, à soupirer des gentillesses, ce n’est pas ainsi qu’on éprouve celle dont on veut faire la compagne de sa vie… Ce n’est pas loyal , je trouve que tu as manqué tout à fait de bonne foi…

— Comment, j’ai manqué de bonne foi ?

— Certainement ! Et ta fiancée aussi de son côté! Tu n’es pas autrement bâti que tous les autres hommes, parbleu! et ta fiancée ne diffère pas du reste du genre féminin. Tu devais te montrer comme tu seras pendant le reste de ta vie — ainsi du reste que tous les hommes occupés — rude, distrait, grincheux souvent, emporté, violent même… Nous sommes tous comme cela dans la vie, elle est si courte la vie, une fois mariés, est-ce qu’on a du temps à perdre en manières.

— J’ai pourtant bien l’intention de ne pas me montrer aussi désagréable que cela…
— Certainement, parbleu ! des bonnes intentions ça ne prend pas de temps, on en a tant que l’on veut… mais les rapports journaliers, la vie enfin… C’est là que je t’attends ! De même une fiancée, pour que le voyage de fiançailles constitue un essai vraiment loyal de la vie conjugale, devrait tout de suite se montrer futile, légère, contrariante, souvent revêche, portée à la domination, etc., etc…, enfin, telle qu’elle sera plus tard dans le ménage. Alors on se juge franchement, et on décide en parfaite connaissance de cause si la vie commune est possible : Attention ! Quand je serai la femme de ce monsieur, je l’aurai toujours devant moi ! — Bigre! Quand je serai le mari de cette dame, songeons-y, ce sera à perpétuité… » Voilà ! les sages réflexions que les personnes raisonnables doivent faire ! »

Georges se mit à rire.

« Est-ce que tu me peindrais l’éminente doctoresse Bardoz et la sénatrice Coupard, de la Sarthe, avec les mêmes couleurs? demanda-t-il à son père. Pas tout à fait ! Si je les ai distinguées, c’est qu’elles sont de vraies exceptions… Et puis elles seraient si occupées elles-mêmes ! Enfin ! Concluons I Tu persistes vraiment`?

— Je persiste à voir le bonheur de ma vie dans l’union avec…

— Bon ! bon! pas de phrases! C’est ton ancêtre l’artiste, le poète qui te travaille… laisse-le dormir ! Nous verrons, mais avant de donner mon consentement définitif, je veux étudier ta fiancée… Tu connais mes principes, pas de femme inoccupée. Je propose à Lacombe d’entrer à mon grand laboratoire, section des recherches, elle travaillera sous mes yeux, à côté de toi… Ne crains rien, pas de surmenage, un petit travail doux ! Et entre temps vous monterez votre maison et nous causerons ménage quand le nid sera achevé. »

Georges, comptant bien abréger le plus vite possible cette dernière période d’épreuves, se déclara satisfait de l’arrangement et porta la proposition de son père à Estelle. Tout fut vite entendu. D’ailleurs Philox Lorris n’eût qu’un mot à dire aux Phares alpins pour faire passer M. Lacombe aux bureaux de Paris de cette administration, les parents d’Estelle purent venir habiter Paris, au grand plaisir de Mme Lacombe qui voyait ainsi se réaliser un de ses rêves.

Georges Lorris et Estelle s’occupaient de leur installation future avec Mme Lacombe, mais sur les idées de Philox Lorris. Celui-ci avait acheté pour son fils, au centre de l’ancien Paris, sur les hauteurs de Passy, un petit hôtel abandonné, pour s’installer dans un vaste domaine dans le Midi, par un banquier milliardaire d’Australie qui venait de faire un krack fructueux. Ce petit hôtel allait être transformé complètement, toutes les innovations, toutes les applications de la science moderne devaient y faire régner un confort scientifique absolument digne du siècle éclairé où nous avons le bonheur de vivre et du grand Philox Lorris lui-même.

Albert Robida : La vie électriqueOn jouissait d’une vue admirable et très étendue des loggias du grand salon du sixième étage au-dessus du sol, c’est-à-dire du premier, comme on a l’habitude de dire maintenant que l’entrée principale d’une maison est sur les toits, à l’embarcadère aérien De cette loggia, ainsi que des miradors vitrés suspendus aux façades on apercevait tout Paris, l’immense agglomération quasi internationale de onze millions d’habitants qui fait battre sur les rives de la Seine le coeur de l’Europe et presque le coeur du monde, en raison des nombreuses colonies asiatiques, africaines ou américaines fixées dans nos murs; on apercevait les plus anciens quartiers, ceux de la vieille Lutèce bouleversés par les embellissements et les transformations, et les plus beaux, les quartiers modernes, si étonnamment développés déjà et projetant au loin d’immenses boulevards en construction.

Là-bas, derrière les hauts fourneaux, les grandes cheminées et les coupoles de réservoirs électriques du grand musée industriel des Tuileries, se dressent au centre du berceau de Lutèce, flottant entre les deux bras de la Seine, les tours de Notre-Dame, la vieille cathédrale, surmontées d’un transparent édifice en fer, simple carcasse aérienne de style ogival comme l’église, portant, à 80 mètres au-dessus de la plate-forme des tours, une seconde plate-forme avec bureau central d’aéronefs omnibus, commissariat, restaurant et salle de concerts de musique° religieuse. La tour Saint-Jacques se montre non loin de là, surmontée, elle aussi, à 50 mètres d’un immense cadran électrique et d’une seconde plate-forme autour de laquelle voltigent à différentes hauteurs, les aérocabs d’une station.

Des édifices aériens pointent très nombreux au-dessus des cent mille embarcadères des maisons, au-dessus des toits où s’étalent de cime en cime de gigantesques réclames pour mille produits divers. Ou distingue d’abord les embarcadères des grandes lignes d’aéronefs omnibus, les wharfs d’aéronefs transatlantiques, ces constructions de toutes les formes et de tous les styles, monumentales mais très légères, portées sur de transparentes armatures de fer, le grand embarcadère central des Tubes, plus massif, projetant dans toutes les directions des tubes portés parfois sur de longues arcatures de fer, puis bien d’autres édifices divers plus ou moins turriformes : phares de quartier, commissariats et postes aériens pour la surveillance de l’atmosphère, si difficile aux heures nocturnes, malgré les flots de lumière électrique répandus par les phares, embarcadères de grands établissements ou de magasins.

Tout près de l’hôtel se montre le premier de ces édifices aériens, construit jadis par un ingénieur qui pressentait la grande circulation aérienne de notre temps, la vieille tour Eiffel élevée au siècle dernier. Elle a reçu récemment de considérables adjonctions ; ses deux étages inférieurs sont enserrés dans de magnifiques et décoratives plates-formes d’une contenance de plusieurs hectares, organisées en jardins d’hiver, supportées par deux ceintures d’arcs de fer d’un grand style. Comme pendant, de l’autre côté du fleuve montent et se perdent dans l’atmosphère des coupoles, les terrasses et les pointes de Nuage-Palace, le grand hôtel international aux architectures étranges, construit au sommet de l’ancien arc de Triomphe par une société financière, qui a ruiné deux séries d’actionnaires mais qui a, sur l’arc de Triomphe à elle vendu par l’État en un moment de gêne après notre douzième révolution, accumulé de véritables merveilles.

Plus loin, au-dessus du bois de Boulogne découpé en petits squares, s’élève Carton-Ville, un quartier ainsi baptisé â cause de ses élégantes et vastes maisons de rapport entièrement construites en pâte de papier aggloméré, rendue plus solide que l’acier et plus résistante que la pierre aux intempéries des saisons, avec des épaisseurs bien moindres, ce qui économise la place. L’avenir est là; dans la construction moderne on n’emploie plus beaucoup les lourds matériaux d’autrefois : la pierre est dédaignée, on n’a plus recours au fer que dans certains cas, lorsqu’on a besoin de supports solides, colonnes ou colonnettes. Partout maintenant le carton-pâte est employé concurremment avec les plaques de verre, murailles transparentes qui laissent les pièces d’apparat des maisons se pénétrer de lumière.

Les grands magasins, certains établissements comme les banques, sont maintenant construites entièrement en plaques de verre; l’industrie est même parvenue à fondre d’une seule pièce des cubes de 10 mètres de côté, à cloisons intérieures pour bureaux, et des belvédères également d’une seule pièce.

De son petit hôtel si merveilleusement situé, M. Philox Lorris veut faire un modèle d’agrément intérieur; le chef de son bureau d’ingénieurs-constructeurs est à l’oeuvre. Georges Lorris donne ses idées et ses plans, qui sont un peu les idées et les plans d’Estelle et par conséquent ceux de Mme Lacombe, mais son père les met imperturbablement de côté ou les modifie si complètement que Georges ne les reconnaît plus. N’importe, ce sera bien.

L’embarcadère, à douze mètres au-dessus du toit, est tout en verre, supporté par une gracieuse et artistique arcature de fer. Une coupole, surmontée d’un phare électrique, abrite quatre ascenseurs desservant les appartements particuliers de Monsieur et de Madame, les appartements de réception et l’aile des laboratoires et cabinets de travail. Sur l’un des côtés de la plate-forme de l’embarcadère débouche le grand ascenseur de service; près du hall remise des aéronefs, haute tour rectangulaire sur un angle de la maison, ayant place pour dix véhicules superposés, avec les ouvertures de ses dix étages sur un des côtés.

Les salons de réception sont tout à fait somptueux; le précédent propriétaire en avait fait une galerie de photo peinture. M. Philox Lorris a remplacé les tableaux partis par quatre grands panneaux décoratifs : l’Eau, l’Air, le Feu, l’Électricité, panneaux animés, vivants pour ainsi dire, et non froides peintures.

Dans chacune de ces grandes décorations, par un procédé tout nouveau, autour de la statue allégorique de l’élément représenté, cet élément lui-même joue son rôle. Sur le panneau consacré à l’élément humide, l’eau ruisselle et cascade véritablement sur un fond de rochers et de coquillages animé par des échantillons des plus remarquables habitants de l’onde, des poissons vrais ou faux, vrais pour les races de petite taille et, dans le lointain, représentations minuscules, à mouvements automatiques bien réglés, des plus formidables espèces.

Le panneau consacré au Feu est le pendant naturel de l’Eau. Le feu est allégoriquement représenté par une figure à buste de femme sur un corps de salamandre à longue queue contournée; autour de cette figure des flammes véritables, mais sans chaleur, dessinent d’étincelantes volutes et, dans le fond, un volcan en éruption laisse couler des rivières de lave flamboyante dont on peut à volonté varier les couleurs. On devine quel magnifique thème les deux autres éléments, l’Air et l’Électricité, ont pu fournir à l’artiste décorateur; dans le panneau de l’Air, au milieu de magnifiques effets de nuage produits, avec l’inépuisable variété de la nature elle-même, par un procédé particulier, passent les habitants de l’atmosphère, de charmantes réductions d’aéronefs aux contours atténués par les vapeurs, absolument comme dans la nature. Tout ce panneau est admirablement réglé : les aspects changent à volonté, on a de ravissauts levers et couchers de soleil, et même de superbes effets de véritables nuits constellées d’étoiles, réduction de notre ciel nocturne aux chemins azurés poudrés de sable d’or, comme disent les poètes.

Quant à l’Électricité, l’artiste mécanicien a tiré un bon effet décoratif des si curieux appareils producteurs et transmetteurs et M. Philox Lorris a mis la grande plaque de télé comme motif central au-dessus de la figure allégorique.

Nous voyons donc ici vraiment l’art de l’avenir. Après la peinture d’autrefois, les timides essais artistiques des Raphaël, Titien, Rubens, David, Delacroix, Carolus Duran et autres primitifs, nous avons eu la photo-peinture qui représentait déjà un immense progrès ; les photo-peintres d’aujourd’hui seront dépassés par les photo-picto-mécaniciens de demain. Ainsi l’art va toujours progressant.

Est-il besoin de dire que le laboratoire cabinet de travail de Monsieur et celui de Madame, aménagés par les soins de M. Philox Lorris, qui n’a pas craint de sacrifier une bonne demi-heure à en tracer de sa main le plan détaillé, sont pourvus de tous les instruments et appareils perfectionnés indispensables pour les hautes études?

Mme Lacombe, qui suivait les travaux d’installation avec un intérêt que l’on comprend, pendant que sa fille était occupée au grand laboratoire Philox Lorris, ne ménageait ni son admiration lorsqu’elle la croyait légitimement méritée, ni ses critique quand il y avait lieu. Mais il ne lui était pas très facile de faire part de ses observations au père de son futur gendre, M. Philox Loris, horriblement avare de son temps, avait chargé un simple phonographe de recevoir ses observations, auxquelles ce même phonographe répondait seulement le lendemain… quand il daignait répondre,

« Ma première opinion sur cet original de Philox Lorris était la bonne, se disait Mme Lacombe, en se gardant bien cependant de penser tout haut, ce Philox Lorris est un ours! Enfin, ce n’est pas lui que nous épousons ! Sa pauvre femme est une martyre, heureusement Georges est doux et charmant, ma fille sera heureuse! »

Une chose inquiétait Mme Lacombe, elle ne voyait pas de cuisine dans cette maison si bien montée, elle se hasarda un jour à en témoigner son étonnement au phono du savant.

La réponse vint le lendemain.

« Une cuisine ! s’écria le phono, y pensez-vous, chère madame, c’est bon pour les rétrogrades et tartigrades réfractaires au progrès ! D’ici vingt ans il n’y aura plus de maisons à cuisines que dans les malheureux hameaux perdus au fond des campagnes! L’économie sociale bien entendue proscrit les petites cuisines particulières où l’élaboration des petits plats est forcément et de toutes façons plus dispendieuse que l’élaboration en grand des mêmes plats dans une cuisine centrale. Il n’y aura pas plus de cuisine chez mon fils que chez moi. Nous sommes abonnés à la Grande Compagnie d’alimentation et les repas nous arrivent tout préparés par une série de tubes et tuyaux spéciaux. On n’a donc à s’occuper de rien. Économie de temps, ce qui est précieux, et de plus très notable économie d’argent!

— Merci! fit Mme Lacombe, vous me traiterez de tartigrade si vous voulez, mais je préfère notre petite cuisine de ménage où je puis combiner des petites douceurs agréables quand il me plaît ! Votre cuisine de la Grande Compagnie d’alimentation, tenez, ce n’est jamais que de la confection!Albert Robida : La vie électrique

— Je vous assure, dit le phono, qui semblait avoir prévu des objections, que la cuisine est succulente et que les menus sont très variés. Ce ne sont pas de vulgaires marmitons, madame, ou d’ignorants cordons bleus qui préparent nos repas, ce sont des cuisiniers instruits, diplômés, des ingénieurs culinaires ayant poussé très loin leurs études ! Ils sont sous la direction d’un comité d’hygiénistes des plus distingués, qui savent ordonner nos repas selon les lois d’une bonne hygiène et nous fournir une alimentation rationnelle… Au lieu de plats combinés par des chefs sans responsabilité médicale, au hasard de l’inspiration, à tort et à travers, la compagnie fournit la nourriture qui convient à la saison, aux circonstances, rafraîchissante ou tonifiante, abondante en viandes fortes ou en légumes quand elle le juge bon pour la santé générale… Et l’on a constaté parmi les abonnés une forte amélioration des gouttes, gastralgies, dyspepsies, etc. »

Le phono s’arrêta semblant attendre des objections que Mme Lacombe, qui se défiait, se garda bien de formuler.

Après un instant le phono continua avec une nuance d’ironie dans la voix :

« Dans tous les cas, il est honteux pour des gens de notre époque de se montrer trop préoccupés des satisfactions de l’estomac ! Cet insignifiant organe ne doit pas primer et opprimer le cerveau, l’organe roi, madame! D’ailleurs, ces questions sont sans importance; vous savez bien que de nos jours on n’a plus d’appétit ! »

Mme Lacombe soupira :

Bon! il est avare, je m’en doutais ! »

Ce fut aussi M. Philox Lorris qui se chargea d’engager le personnel nécessaire. Mme Lacombe fut terriblement surprise quand elle sut que ce personnel devait se composer seulement d’un concierge, d’un mécanicien breveté et d’un aide-mécanicien. Pas plus de femme de chambre ou de valet de chambre que de cuisinière.

« Heureusement ma fille aura Grettly », pensa-t-elle.

M. Philox Lorris avait chargé son phono de recevoir les candidatures des gens.

Ce fut un véritable défilé pendant quelques jours. L’appareil enregistrait les déclarations, photographiait les candidats. M. Philox Loris de cette façon put fixer ses choix sans bavardages oiseux et sans perte de temps. Il eut à écarter de nombreux candidats ne pouvant justifier d’études complètes et bons à servir seulement dans la petite bourgeoisie moins exigeante sur les titres, il lui fallut même repousser aussi des polytechniciens dont certaines circonstances avaient entravé la carrière :

« Quels sont vos titres? demandait le phonographe aux candidats, parlez et veuillez remettre vos brevets. »

Le concierge engagé ainsi que sa femme, avaient outre les meilleures références, leurs brevets du baccalauréat ès sciences; quant aux mécaniciens, ils sortaient dans les bons numéros de l’École centrale. On pouvait leur remettre en toute confiance la direction des forces électriques de la maison.

C’est ainsi que fut organisée la maison destinée aux deux jeunes gens. Malgré les hauts cris de Mme Lacombe, Philox Lorris tint bon et fit accepter son programme sans y apporter aucune modification. Il sut fournir la maison de tous les perfectionnements que la mécanique a apportés de nos jours dans la vie habituelle, perfectionnements qui permettent de se passer des bonnes, des domestiques et du nombreux personnel que nos aïeux avaient autour d’eux, à chaque instant.

Albert Robida : La vie électrique

II Les grandes affaires en train. —Conflit Costa-Rica-Danubien. — L’ère des explosifs va être close. — La guerre humanitaire. — Triste état de la santé publique. — Trop de microbes. — Le grand médicament national

M. Philox Lorris ne voulait pas de femmes inoccupées C’est un principe d’ailleurs généralement adopté. Devant la femme égale de l’homme, ayant reçu la même instruction, électrice, éligible, ayant les mêmes droits politiques et sociaux que l’homme depuis plus de trente ans, toutes les carrières jadis fermées s’étaient ouvertes. C’est un progrès immense bien que certaines femmes à l’esprit réactionnaire, et justement Mme Philox Lorris est du nombre, prétendent y avoir perdu. Mais, hélas, toutes les carrières libérales, si encombrées déjà lorsque les hommes seuls pouvaient s’y lancer, le sont bien davantage maintenant que les femmes peuvent être notairesses, avocates, doctoresses, ingénieures, etc. Grâce aux vigoureuses campagnes menées par les cheffesses du parti féminin, nous avons maintenant des mairesses et même quelques sous-préfètes, et l’on vient de voir dans le dernier cabinet une ministresse ! L’industrie politique, côté opposition ou côté gouvernement, compte déjà de nombreuses notabilités féminines.

La femme travaille donc à côté de l’homme, comme l’homme, autant que l’homme, au bureau, au magasin, à l’usine, à la Bourse !… Par ce temps d’industrialisme et d’électrisme, quand la vie est devenue si déplorablement coûteuse, tous, hommes et femmes s’occupent fiévreusement d’affaires. La femme qui ne trouve pas l’emploi de ses facultés dans l’industrie de son mari se crée à côté une autre industrie, ouvre un magasin, fonde un journal ou une banque, se démène et se surmène comme lui à travers: la grande bataille, au milieu des concurrences surexcitées.

Que deviennent le ménage intérieur et les enfants dans ce tourbillon? Les soucis du ménage sont allégés considérablement par les compagnies d’alimentation qui nourrissent les familles par abonnement; pour le reste, on a des femmes à gages d’une éducation moins soignée ou d’ambition moindre qui s’en chargent. Quant aux enfants, qui sont un embarras considérable pour des gens si occupés, les écoles, puis les collèges les reçoivent dès l’âge le plus tendre et l’on n’a que le souci des trimestres à payer.

Mme Philox Lorris faisait exception à la règle, elle était restée complètement étrangère aux entreprises de son mari, n’avait jamais paru à ses laboratoires ni à ses bureaux, et ne s’était lancée dans aucune entreprise particulière. Elle avait même dédaigné jusqu’à la politique, où pourtant la situation de son mari eût pu lui servir de marchepied initial. Elle ne sortait pas beaucoup, le bruit courait qu’elle s’occupait de sciences philosophiques, et qu’au fond de son cabinet elle méditait les problèmes métaphysiques, attelée à un grand ouvrage de haute philosophie.

Philox Lorris avait assigné une place à Estelle Lacombe au grand laboratoire, dans la section des recherches, la plus importante ; les ingénieurs de cette section des recherches forment pour ainsi dire l’état-major du savant, et travaillent sous ses yeux, avec lui ; ce sont pour la plupart des gloires de la science, des savants vieillis dans les laboratoires, dès longtemps célèbres et pâlissant encore avec joie parmi les livres et les instruments, ou des jeunes gens dont Philox Lorris a deviné le génie naissant et que le maître illustre lance pleins d’ardeur sur les pistes inexplorées, sur toutes les voies pouvant conduire à la découverte des secrets de la nature.

Que faisait la pauvre Estelle avec son médiocre bagage de science, au milieu de ces sommités scientifiques? C’est que les questions à l’ordre du jour dans le laboratoire, les sujets à l’étude sont bien autrement ardus, compliqués et difficiles que les questions et les sujets qui l’ont le plus tracassée au temps où elle piochait ses examens pour le brevet d’ingénieure ! Au cours des discussions qu’elle entendait, lorsqu’elle essayait de monter jusqu’à la compréhension, même superficielle, des problèmes soulevés, il lui semblait que sa tête allait éclater.

Estelle avait d’abord été adjointe à quelques dames attachées à la section des recherches, savantes non moins éminentes dans leurs diverses spécialités que leurs confrères barbus. L’une de ces dames, sortie jadis de l’École polytechnique, section féminine, avec le n° 1, avait d’abord paru s’intéresser à la jeune fille à qui elle supposait, en raison de son entrée au grand Labo, des facultés transcendantes. Mais le fond de la science d’Estelle lui était bien vite apparu et alors elle avait, avec une moue de mépris, tourné le dos à cette représentante de l’antique et douloureuse futilité féminine.

Estelle devint donc le secrétaire de l’ingénieur-secrétaire général de Philox Lorris, de Sulfatin, bras droit de l’illustre savant, et cela lui plut davantage, d’abord parce que Sulfatin, qui lui montrait une certaine condescendance, ne l’intimidait plus, et surtout parce que cela la rapprochait de Georges Lorris. Alors elle passa ses journées dans le grand hall du secrétariat, prête à prendre des notes, à transmettre à l’occasion quelques ordres, ou à recevoir dans les phonos les recommandations de Philox Lorris destinées à être communiquées, comme des ordres du jour, à ses innombrables chefs de services. Philox Lorris jouait beaucoup du phonographe. De cette façon, c’était toujours et partout, même dans les plus lointaines usines, la voix du grand chef qui se faisait entendre et entretenait l’ardeur de ses collaborateurs.Albert Robida : La vie électrique

C’est en cette qualité de secrétaire adjointe qu’elle assista maintes fois aux discussions de Sulfatin et de Philox Lorris, aux conférences avec de très hautes personnalités, conférences et discussions relatives à trois grandes, à trois immenses affaires, très différentes l’une de l’autre, qui occupaient alors presque exclusivement les méditations de Philox Lorris. Pour être initié aux préoccupations du savant, il nous suffit d’assister indiscrètement â quelques-unes de ses conférences. Voici aujourd’hui, dans le grand hall du secrétariat, discutant avec Philox, des messieurs à figure basanée, aux chevelures crépues, aux barbes d’un noir luisant, des militaires revêtus d’uniformes étrangers. Ce sont des diplomates de Costa-Rica, avec une commission de généraux, qui traitent une affaire de fourniture d’engins et produits. Écoutons Philox Lorris en train de résumer la question avec la concision d’un homme qui tient à ne jamais gaspiller le quart d’une minute.

« En deux mots, messieurs, dit Philox Lorris en coupant la parole à un diplomate loquace, la république de Costa-Rica pour sa guerre avec la Danubie…

— Pardonnez! pardonnez! fait le diplomate, pas de guerre! La république de Costa-Rica, pour assurer Je maintien de la paix avec la Danubie… les négociations sont pendantes, nous n’en sommes pas encore aux ultimatums !… pour assurer le maintien de la paix…

— Désire acquérir une ample provision de nos explosifs inédits, continue Philos.

— C’est bien cela.

— Ainsi que les engins de notre création, destinés à porter, en cas de besoin, ces explosifs aux endroits les plus favorables pour endommager le plus sérieusement possible l’ennemi…

— Précisément

— Vous avez assisté aux essais de nos produits nouveaux, vous avez entrevu — de loin — les engins dont nous gardons le secret, et vous désirez acquérir engins et produits. Vous avez transmis à votre gouvernement nos conditions, ces conditions ne varieront pas. Certains de la supériorité de nos produits sur tout ce qui s’est fait jusqu’à ce jour, nous n’abaisserons pas nos prétentions, c’est à prendre ou à laisser !

— Cependant…

— Rien du tout… Dites oui, dites non, mais concluons…

— Une simple observation… La république de Costa-Rica fera tous les sacrifices.., pour l’amour de la paix… Mais en consentant à ces lourds sacrifices, elle désirerait avoir pour conduire les armées chargées d’expérimenter vos nouveaux engins l’homme qui les a conçus… Vous-même, illustre savant!

— Moi! s’exclama Philox Lorris, croyez-vous que j’aie le temps? Et puis, je suis ici ingénieur général de l’artillerie, je ne puis prendre du service à l’étranger…

— Oh! service provisoire! L’autorisation serait facile à obtenir, en payant même un fort dédit à votre gouvernement! Vous voyez à quel prix nous mettons votre précieux concours!

— Messieurs, c’est inutile, d’autres affaires me réclament…

— Donnez-nous au moins l’un de vos collaborateurs, M. Sulfatin, par exemple…

— J’ai besoin de Sulfatin, je pourrais vous donner quelques-uns de mes ingénieurs, mais pour un temps seulement… Mais je me réserve le droit d’exploiter mes engins et produits comme il me conviendra et de livrer à toutes puissances, même à la Danubie, ce qu’elles me demanderont…

— A la Danubie ! les mêmes produits qu’à nous!

— C’est également pour le maintien de la paix…

— Oh! mais, rien de fait!

— Soit, je ne vous cache pas que la Danubie ces jours derniers, accepté toutes mes conditions et pris livraison… elle sera seule pourvue!

— Elle a pris livraison!… Nous acceptons alors…

— C’est ce que vous avez de mieux à faire, il ne reste qu’à régler le mode de payement et les sûretés, délégations sur produits des douanes, etc., etc. »

Si l’affaire de fourniture des engins perfectionnés et produits chimiques nouveaux aux deux belligérants actuels et dans l’avenir à tous belligérants quelconques pendant un certain temps était d’une colossale importance, la seconde affaire d’un caractère absolument différent n’avait pas de moins gigantesques proportions. Inclinons-nous devant la souveraine puissance de la science ! Si, impassible comme le destin, elle fournit à l’homme les plus formidables moyens de destruction ; si elle met entre ses mains, avec la liberté d’en abuser, les forces mêmes de la nature, elle donne aussi libéralement les moyens de combattre la destruction naturelle ; elle fournit aussi abondamment des armes puissantes pour le grand combat de la vie contre la mort!

Cette fois, Philox Lorris n’a plus affaire à des soldats, à des généraux ayant hâte d’expérimenter sur les champs de bataille ses nouvelles combinaisons chimiques, il s’agit d’une affaire de médicaments nouveaux et pourtant ce ne sont pas des médecins qui discutent avec lui dans le grand laboratoire, mais des hommes politiques.

Il est vrai que parmi ces hommes politiques, il y a S. E. le ministre de l’hygiène publique, un avocat célèbre, un des maîtres de la tribune française ayant déjà fait partie, depuis vingt ans, de cent quarante-neuf combinaisons ministérielles, avec les portefeuilles les plus divers, depuis celui de la guerre ou celui des cultes jusqu’au ministère des communications aériennes, en somme un homme d’une compétence universelle.

« Hélas! messieurs, dit Philox Lorris, la science moderne est quelque peu responsable du mauvais état de la santé générale; l’existence hâtive, enflammée, horriblement occupée et énervée, la vie électrique, nous devons le reconnaître, a surmené la race et produit une sorte d’affaissement universel…

— Surexcitation cérébrale! dit le ministre.

— Plus de muscles, fit Sulfatin avec mépris. Le cerveau seul travaillant absorbe l’afflux vital aux dépens du reste de l’organisme qui s’atrophie et se détériore; l’homme futur, si nous n’y mettons ordre, ne sera plus qu’un énorme cerveau sous un crâne semblable à un dôme monté sur des pattes des plus grêles !

— Donc, reprit Philox, surmenage; conséquence : affaiblissement! De là, défense de plus en plus difficile contre les maladies qui nous assiègent. Premier point : la place est affaiblie. — Deuxième point : les ennemis qui l’assiègent se montrent de plus en plus nombreux et de plus en plus dangereux !

— Les maladies nouvelles! dit le ministre.

— Vous l’avez dit ! Lorsqu’on a cherché à susciter à des microbes dangereux des microbes ennemis chargés de les détruire, ces microbes trop développés sont devenus à leur tour des ennemis pour la pauvre race humaine et ont donné naissance à des maladies inconnues déroutant pour un instant les hommes de science qui ont le plus étudié la toxicologie microbienne…

— Sans compter mille autres causes, comme le nervosisme général produit par l’électricité ambiante, par le fluide qui circule partout autour de nous et qui nous pénètre, — les maladies industrielles frappant les hommes employés à telle ou telle industrie dangereuse et se répandant aussi autour des usines, puis l’agglomération des grouillantes fourmilières humaines de plus en plus serrées sur notre pauvre univers trop étroit…

— Les continents, l’Amérique, l’Europe, l’Afrique bondées, l’Asie débordant de Chinois, dit un des hommes politiques, sont comme d’immenses radeaux flottant sur les eaux et chargés à sombrer de passagers affamés prêts à s’entre-dévorer entre eux !..

— Malgré l’application en grand de la chimie à l’agriculture et l’excitation électrique des champs assurant la germination et la pousse rapide.

— Ah! si nous n’avions pas pour y déverser notre trop-plein dans un avenir très prochain ce sixième continent en construction, sous la direction d’un homme au génie créateur, le grand ingénieur Philippe Ponto, là-bas, dans l’immense et jusqu’ici tout à fait inutile océan Pacifique ! Quelle oeuvre, messieurs, quelle oeuvre!

Albert Robida : La vie électrique— Revenons à notre affaire, reprit Philox Lorris voyant que la conversation menaçait de s’égarer, les trop grandes agglomérations humaines et l’énorme développement de l’industrie ont amené un assez triste état de choses. Notre atmosphère est souillée et polluée, il faut s’élever dans nos aéronefs à une très grande hauteur pour trouver un air à peu près pur. — Vous savez que nous avons encore à 600 mètres au-dessus du sol, 49,656 microbes et bacilles quelconques par mètre cube d’air. — Nos fleuves charrient de véritables purées des plus dangereux bacilles, dans nos rivières pullulent les ferments pathogènes ; les établissements de pisciculture ont beau repeupler régulièrement tous les cinq ou six ans fleuves et rivières, les poissons n’y vivent plus ! Le poisson d’eau douce ne se rencontre plus que dans les ruisselets et les mares au fond des campagnes lointaines. Hélas, il y a encore une autre cause à notre triste dépérissement; elle tient aux moeurs modernes et aux universelles et impérieuses nécessités pécuniaires , tourment ‘de notre civilisation horriblement coûteuse. Cette cause, c’est le mariage par sélection à l’envers. Comme philosophes nous nous élevons contre ce funeste travers et comme pères nous nous laissons aller à pratiquer aussi pour nos fils cette sélection à l’envers. Que recherche-t-on généralement quand l’heure est venue de se marier et de fonder une famille? Quelles fiancées font prime? Les orphelines, c’est-à-dire les jeunes personnes dont les parents n’ont pu dépasser la faible moyenne de la vie humaine, ou à défaut d’orphelines celles dont les parents sont au moins souffreteux et caducs, ce qui permet de compter sur la réalisation rapide des fameuses espérances! Fatal calcul! Le manque de vitalité, la faiblesse d’endurance se transmettent dans les descendants et cette sélection à l’envers amène un dépérissement de plus en plus rapide de la race…

Que peuvent tous les congrès de médecins et d’hygiénistes contre ces causes multiples ? Vous avez beau, monsieur le ministre de l’hygiène publique, faire passer à certains jours des iodures et des toniques par les tubes des compagnies d’alimentation, ce qui ne peut se faire seulement que dans les villes assez importantes pour que ces compagnies aient pu s’établir, la santé générale reste mauvaise…

— Sans compter, ajouta Sulfatin, en ce qui nous concerne, cette dangereuse épidémie de migranite qui malgré les efforts du corps médical a désolé nos régions… et qui dure encore, attaquant même les animaux !

« L’affaire de la migranite sera tirée au clair par la commission de médecins chargée de l’étudier dans ses effets et de remonter à ses causes, dit un des hommes politiques, dès à présent il est permis de soupçonner qu’elle est due à la malveillance d’une nation étrangère qui, par des moyens que nous sommes sur le point de découvrir, par des courants électriques chargés de miasmes soigneusement préparés, nous a envoyé cette maladie inconnue fabriquée de toutes pièces, pour ainsi dire, maladie d’abord bénigne et seulement gênante, mais devenue rapidement en certains cas maligne et désastreuse ! Mais ceci entre nous, messieurs, c’est de la politique, c’est l’affaire du gouvernement de prendre un jour telles mesures de représailles qu’il jugera convenable…

— Déplorable ! s’exclama un des messieurs, situation inquiétante ! Il n’y a plus de sécurité pour les nations avec ces continuels progrès de la science! Le ministère de la Guerre accable le budget, il réclame sans cesse des crédits supplémentaires pour création de nos nouveaux engins, pour croisières aériennes de surveillance… s’il nous faut maintenant nous défendre contre des invasions de miasmes, au risque de paraître blas phémer, je me permettrai de déplorer ces progrès de la science…

— Ne blasphémez pas ! la science poursuit toujours sa marche en avant, s’écria Philox Lorris ; au point de vue militaire nous sommes en train de clore l’ère barbare des explosifs et des produits chimiques aux effets de plus en plus effroyables…

« Le dernier mot du progrès de ce côté vient d’être dit, et c’est, messieurs, la maison Philox Lorris qui l’a prononcé. On ne pourra trouver mieux que les engins et produits que nous mettons actuellement en circulation… La collision entre la république de Costa-Rica d’Amérique et la Danubie, vous le démontrera. Je suis heureux de cette occasion de les expérimenter… Vous allez voir, messieurs, une belle guerre! Mes explosifs sont réellement supérieurs à tout comme effets et comme facilité d’emploi. Tenez, je me fais fort, avec une simple pilule de mon produit, de faire sauter très proprement une ville à vingt kilomètres d’ici… Facilité, simplicité, propreté ! Pfuit ! c’est fait! C’est, je vous le répète, le dernier mot du progrès ! Hâtons-nous de le promener et cherchons autre chose…

— Il nous va donc falloir encore une fois réformer notre matériel et notre approvisionnement? Et notre budget déjà si terriblement lourd!

— Monsieur le ministre des Finances, c’est le progrès! Mais tranquillisez-vous. Je me fais fort de vous trouver mieux avant deux ans!

— Comment ! Mais alors il nous faudra encore recommencer dans deux ans?

— Sans doute !.. Mais attendez et ne maudissez pas la science ! Je vous disais que l’ère des explosifs touchait à sa fin… Nous avons eu l’ère du fer, le temps des chevaliers enfermés dans leurs carapaces, chargeant, la lance en avant, ou tapant comme des sourds, à coups de masse d’armes, de plommées, de lourdes épées; ensuite, l’ère de la poudre, le temps des canons lançant d’abord assez maladroitement boulets et obus; puis l’ère des explosifs divers, des produits chimiques meurtriers et des engins perfectionnés, portant la destruction à des distances de plus en plus longues, ce temps-là touche à sa fin, la guerre chimique est usée à son tour! Faut-il vous révéler le sujet de mes recherches actuelles, l’affaire à laquelle je vais exclusivement me consacrer dès que nous aurons réglé celle qui fait l’objet de notre réunion ? Le temps me semble venu de l’aire la guerre médicale! Plus d’explosifs, des miasmes ! Nous avons déjà commencé, vous le savez, puisque nous comptons dans nos armées un corps médical offensif pourvu d’une petite artillerie à miasmes délétères, mais ce n’est qu’un essai, un timide essai !.. Notre corps médical offensif n’a encore servi à rien de bien sérieux… Et pourtant, l’avenir est là, messieurs ! De tous côtés, les savants cherchent ; l’affaire de la migranite, cette indisposition à laquelle personne n’a pu échapper, en est une preuve, la migranite nous a été envoyée par une nation étrangère… Avant peu on ne se battra pas autrement qu’à coups de miasmes! Je vais poursuivre mes recherches dans le plus grand secret, et avant deux ans je transforme définitivement l’art de la guerre ! Plus d’armées, ou du moins n’en aura-t-on que juste ce qu’il faut pour recueillir les fruits de l’action du corps médical offensif. Supposons-nous en état de guerre avec une nation quelconque : je couvre cette nation de miasmes choisis, je répands telle ou telle combinaison de maladie qu’il me plaît, et l’armée auxiliaire du corps médical n’a qu’à se présenter et à imposer à cette nation couchée sur le flanc, tout entière malade, les conditions de la paix…

— Mais cette diffusion des miasmes de l’autre côté de la frontière n’est pas sans danger pour nous…

— Pardon , général ! j’ai eu préalablement le soin de couvrir notre frontière d’un rideau de gaz isolateur impénétrable à ces miasmes, autant pour empêcher le retour de nos miasmes, que pour arrêter ceux de l’ennemi… Je ne me dissimule pas les difficultés, mais c’est une affaire de temps : avant deux ans j’aurai trouvé les procédés et paré à toutes les difficultés, l’affaire sera mûre et nous entrerons dans la période de la réalisation… Vous voyez que la science transforme encore une fois la guerre et que d’effroyablement barbare dans ses effets, elle la rend tout à coup douce et humanitaire. Lorsque les corps médicaux offensifs seuls seront aux prises, vous ne verrez plus ces effroyables hécatombes d’êtres jeunes et valides dont l’ère de la poudre et l’ère des explosifs nous donnaient l’horrible spectacle à chaque collision de peuples. Quel est l’objectif d’un général au jour d’une bataille! C’est de mettre le plus possible d’ennemis hors d’état de nuire, n’est-ce pas? Il fallait jusqu’à présent se livrer pour cela à de féroces tueries, par le canon, les explosifs, les produits chimiques, les gaz asphyxiants, etc.,etc…Albert Robida : La vie électrique

« Eh bien, lorsque je serai maître de tous mes procédés, toutes les armées que l’ennemi lancera sur nous, je me chargerai de les coucher sur le sol, intoxiquées, malades autant que je le voudrai, et pour quelque temps incapables de lever le doigt !

« La science, à force de perfectionner la guerre, la rend humanitaire, je maintiens le mot ! Au lieu d’hommes dans la fleur de leur vigueur et de leur santé, couchés par centaines de mille dans un sanglant écrabouillement, la guerre par les corps médicaux offensifs ne laissera sur le carreau que. les valétudinaires, les affaiblis, les organismes grevés de mauvaises hypothèques, qui n’auront pu supporter l’effet des miasmes! Ainsi, la guerre éliminant les êtres faibles et maladifs, tournera finalement au profit de la race… Une nation vaincue sur le champ de bataille, se trouvera en compensation purifiée, j’ose le dire! Ai-je raison de qualifier de bienfaisante et d’humanitaire cette future forme de la guerre? Maintenant, donnez-moi deux ans encore ou dix-huit mois, le temps de porter au point de perfection les engins spéciaux que je rêve, de surmonter les dernières difficultés, et de réunir des approvisionnements de gaz toxiques suffisamment étudiés, préparés et dosés… Et revenons pour l’instant à notre affaire…

— Du grand MÉDICAMENT NATIONAL ! acheva Sulfatin.

— National! appuya Philox Lorris, c’est un médicament national que je veux lancer et pour lequel je sollicite l’appui du gouvernement ! Mon grand médicament microbicide , dépuratif, régénérateur, réunit toutes les qualités concentrées et portées à leur maximum, des mille produits divers exploités par la pharmacie ; il est destiné à les remplacer tous…

« L’État qui veille sur tout et sur tous, qui s’occupe du citoyen souvent plus que celui-ci ne voudrait, qui le prend dès l’instant de sa naissance pour l’inscrire sur ses registres, qui l’instruit, qui dirige une grande partie de ses actions et l’ennuie très souvent, qui s’occupe même de ses vices, puisqu’il lui fournit son alcool et son tabac, l’État a pour devoir de s’occuper de sa santé… Pourquoi n’aurait-il pas le monopole des médicaments comme il avait jadis celui des allumettes quand il y avait des allumettes et comme il a encore celui du tabac. Oui, c’est un monopole nouveau que je vous propose de créer, pour exploiter avec moi mon grand médicament national…

— Mais êtes-vous absolument certain de l’efficacité de votre médicament national…?

— Si j’en suis certain !… Attendez ! Sulfatin, qu’on fasse venir votre malade La Héronnière. C’est sur lui que nous avons expérimenté… Vous avez tous connu Adrien La Héronnière, notre très éminent concitoyen, arrivé au dernier degré de l’anémie, physique et morale, tellement archi-usé qu’aucun médecin ne voulait l’entreprendre malgré l’énormité des primes proposées, en raison de l’indemnité payable en cas de non-réussite… Mon collaborateur Sulfatin l’a entrepris, et vous allez voir ce qu’il a fait en dix-huit mois de ce valétudinaire à bout de souffle… M. La Héronnière est en bon état de réparation, avant peu il sera comme neuf!…

— Très bien, mais c’est que nous avons à compter avec l’opposition dans les Chambres, dit un des hommes politiques, et la création d’un nouveau monopole soulèvera peut-être de fortes objections….

— Allons donc! Avec un exposé des motifs bien fait : état morbide de la nation bien démontré, l’ennemi signalé ; l’anémie et la déchéance physique qu’elle entraîne, la terrible anémie s’abattant sur un organisme déjà envahi par cent variétés de microbes divers… Puis chant de victoire, le remède est trouvé, c’est le grand médicament national de l’illustre savant et philanthrope Philox Lorris! Le grand médicament national foudroie tous les bacilles, vibrions et bactéries, il terrasse la terrible anémie, il relève le tempérament national, rétablit les fonctions de tous les organismes fêlés, combat victorieusement l’atrophie musculaire, la sénilité prématurée, etc… Et le monopole est voté à quatre cents voix de majorité ! Et nous avons en même temps que le profit matériel, la gloire et la joie de rendre réellement force et santé à l’homme moderne, si horriblement surmené !!! »

III Dispute conjugale. — Bienfaits de la science appliquée aux scènes de ménage. — Autres beautés du phonographe. La petite surprise de Sulfatin.

Estelle, qui passait toutes ses journées dans la maison Philox Lorris, ne voyait pas souvent Mme Lorris, occupée sans doute à son fameux livre de haute philosophie. Elle était au courant de la situation du ménage et savait qu’il y avait toujours eu, presque depuis leur mariage, divergence d’idées entre Mme Lorris et le savant à l’esprit impérieux et systématique. On voyait rarement ensemble M. et Mme Lorris, même à la salle à manger, l’illustre inventeur oubliant facilement l’heure des repas au milieu de ses immenses occupations.

Un jour qu’Estelle était occupée à rechercher un document dans une des nombreuses bibliothèques de l’hôtel Philox Lorris, où les livres et les collections s’accumulaient dans toutes les pièces, à tous les étages, garnissant tous les coins et recoins, envahissant jusqu’aux couloirs, elle entendit tout à coup comme une dispute s’élever dans une petite pièce ouvrant sur le grand salon, où pourtant elle n’avait vu personne lorsqu’elle l’avait traversé.Albert Robida : La vie électrique

Elle reconnut les voix de M. et Mme Lorris se succédant après de courts intervalles de silence. Mme Lorris semblait faire de vifs reproches à son mari, puis la pauvre dame se taisait, sans doute en proie à une vive émotion, et après un instant la voix grondeuse de Philox Lorris s’élevait à son tour, parfois sur un ton de colère.

Estelle, très embarrassée toussa, remua des chaises pour indiquer sa présence, mais dans le feu de la colère sans doute, M. et Mme Lorris n’y prirent garde et continuèrent leur échange d’aménités conjugales.

Que faire? Pour quitter la place il fallait de toute nécessité qu’Estelle traversât le petit salon, théâtre de cette querelle de ménage. Elle n’osait se montrer et s’exposer aux regards irrités du terrible Philox Lorris ; il lui fallait donc bien rester là et contre son gré continuer à saisir quelques bribes de l’altercation.

« Je vous déclare encore une fois, disait Mme° Lorris, que vous êtes insupportable, extraordinairement insupportable! Quelle existence m’avez-vous faite, je vous le demande? Vous avez toujours été l’être le plus désagréable du monde, avec vos idées particulières et vos systèmes !… J’exècre votre science, si c’est elle qui vous fait ce caractère, je me moque de vos laboratoires, de votre chimie, de votre physique et je me soucie très peu de vos inventions et découvertes. Oui, monsieur, je m’en flatte, notre fils Georges tient de moi… »

Après un instant de silence, la voix de Philox Lorris se fit entendre.

« …Je désire n’être pas contrecarré toujours dans mes plans et mes idées… Croyez-vous que j’aie le temps de discuter sur des fadaises de ménage, sur les futilités auxquelles l’esprit féminin se complaît…

« Vous vous plaignez toujours, vous dites que sans cesse plongé dans mes expériences, je ne songe pas assez à vous offrir quelques distractions… Je ne veux pas discuter ce point… Pourtant vous êtes maîtresse de votre temps et je ne vous empêche en aucune façon de le gaspiller comme il vous plaît… Vous demandez des distractions, des soirées, des fêtes mondaines, eh bien, en voici… J’ai horreur de tout cela, mais enfin vous allez être satisfaite ; je donne, nous donnons une grande soirée artistique, musicale, scientifique même Oui, madame, scientifique aussi, cette partie du programme me regarde, pour le reste je compte absolument sur vous… »

Nouveau silence, puis quelques phrases do Mme Lorris qui n’arrivent pas distinctement à l’oreille d’Estelle.

« Cette science, madame, sur laquelle vos faibles sarcasmes viennent s’émousser, ces travaux dont votre esprit irrémédiablement frivole ne peut même soupçonner l’importance, ont créé notre situation… Ces préoccupations que vous me reprochez, ces jours et ces nuits passés dans les laboratoires à l’âpre poursuite de l’inconnu, de l’introuvé, ces prises de corps avec tous les éléments, ces luttes violentes avec la nature pour lui arracher ses secrets, tout cela finalement a fait la puissante maison Philox Lorris… Vous n’avez qu’à jouir du fruit de ces énormes labeurs et vous…

— Oui, monsieur, notre fils Georges tient de moi et je l’en félicite… Il ne sera pas le savant morose et maniaque se racornissant parmi les cornues et tous les ingrédients de votre diabolique cuisine scientifique! Pauvre cher enfant! Peut-être bien, comme vous le lui reprochez sans cesse, l’âme de mon arrière-grand-père, qui fut un artiste et sans doute un homme appréciant la vie, aimant surtout ses beaux côtés, revit-elle en lui… Je me permets d’avoir d’autres idées que les vôtres quant à son mariage…»

Estelle n’en entendit pas davantage, la porte du petit salon entre-baillée s’ouvrit brusquement. Toute confuse de son indiscrétion forcée, Estelle laissa s’écrouler une pile de volumes et se plongea la tête dans les comptes rendus de l’Académie des Sciences.

« Eh bien! Estelle? » dit la personne qui venait d’entrer. Estelle releva la tête avec une joie mêlée de surprise. Le survenant n’était pas le terrible Philox Lorris, c’était Georges, son fiancé. Pourtant, malgré l’arrivée de Georges, la querelle continuait dans la pièce à côté. Estelle, très embarrassée et n’osant parler, montra du doigt la porte.

Georges éclata de rire.

« Ne craignez rien, fit-il, c’est une petite explication entre mon père et ma mère, ils sent toujours en divergences de vues et d’opinions…

— Je n’ose pas passer devant eux pour m’en aller, dit tout bas Estelle, je suis bloquée ici depuis quelques instants, entendant bien malgré moi…

— Vous n’osez pas passer devant eux? Mais avec moi vous ne craignez rien, venez donc et voyez !

— Oh ! non… je ne veux pas…

— Mais si, venez !… »

Il fit passer devant lui Estelle, qui s’arrêta stupéfaite au milieu de la pièce. Il y avait de quoi : les voix de M. et Mme Lorris continuaient la discussion commencée et pourtant la pièce était vide!

Georges, d’un geste, montra deux phonographes placés sur la table au milieu d’un fouillis de livres et d’instruments…

« Voilà, dit-il, mes parents se chamaillent un petit peu par l’intermédiaire de leurs phonographes… laissons-les, cela n’a pas grand inconvénient, et je vais vous expliquer…

— Par phonographes! s’écria Estelle heureuse et soulagée.

— Mon Dieu, oui ! Admirez les bienfaits de la science! Vous n’ignorez pas qu’une certaine mésintelligence règne malheureusement entre mes parents, cela date de loin !… Vous connaissez mon père, un savant terrible, autoritaire, systématique,… de plus toujours absorbé par ses travaux et ses entreprises, il est d’une humeur assez difficile parfois… Ma mère est d’un caractère tout opposé, elle a des goûts tout différents, de là des heurts, des chocs, depuis le lendemain de leur mariage, paraît-il… Le grand mot de mon père, quand il est bien hors de lui, à la fin de toutes les querelles, c’est : « — Madame Philox Lorris! Tenez! vous n’êtes… qu’une femme du monde! ! ! » Ma mère tient bon, alors que tout plie devant l’autorité du savant, elle garde sur tout ses opinions particulières… Et tous les jours, par suite de ces divergences de vues de mes parents, il y a discussion, querelle…

— Hélas ! fit Estelle tristement.

— Heureusement, ajouta Georges, grâce à cette science que ma mère s’obstine à ne pas vénérer, l’inconvénient est moindre que vous ne supposez, on se dispute par phonographe ! Quand mon père a sur le coeur quelque chose qui l’étouffe, une semonce, une scène à faire, il saisit vite son phonographe et se soulage en le chargeant de transmettre récriminations, admonestations, reproches amers et autres douceurs. Pas d’objections, pas de répliques qui gâteraient tout, le phono reçoit tout, mon père le fait porter ici dans cette pièce ainsi consacrée aux scènes de ménage, et il se remet, l’esprit rasséréné, à ses travaux. De son côté, ma mère, lorsqu’elle se croit quelque grief contre son mari, lorsqu’elle a quelque observation à lui faire, emploie le même procédé et, tout à son aise, confie aussi le sermon à son phonographe Elle est tranquille après, le nuage est passé, le ciel se découvre, on se retrouve à table aux repas, il n’est question (le rien, on ne se douterait aucunement que M. et Mme Philox Lorris viennent de se chamailler Et je soupçonne que, depuis longtemps, chacun d’eux a cessé d’écouter ce que le phonographe de l’autre a été chargé de lui faire savoir! Les phonographes prêchent dans le désert… Mon père envoie son phono, ma mère arrive avec le sien, fait marcher les appareils et s’en va Personne n’écoute le duo! Mon père, pour éviter des pertes de temps, a fait adapter à ces appareils des récepteurs qui enregistrent les réponses aux messages, mais il se garde bien de les entendre, il a ainsi les clichés de tous les sermons conjugaux depuis plus de vingt ans, une belle collection, je vous assure, classée dans un cartonnier!… »

— Les phonographes, pendant ces explications, s’étaient tus; la querelle avait pris fin…

— « Je vous soupçonne, ma chère Estelle, fit Georges, de garder encore contre la science les mêmes préventions que ma mère. Vous voyez pourtant qu’elle a du bon !… Grâce à elle, on peut vivre en parfaite mauvaise intelligence sans s’arracher quotidiennement les yeux !… Si vous voulez, quand nous serons mariés, lorsque nous aurons à nous disputer, nous prendrons aussi des phonographes?

— C’est entendu », répondit Estelle en riant.

Estelle ayant trouvé le document qu’elle cherchait laissait la pièce consacrée aux scènes de ménage et regagnait le hall du secrétariat.

« Ma chère Estelle, lui dit Georges, vous venez de voir une des plus heureuses applications du phonographe; il y en d’autres encore, ainsi ma mère a pu me faire entendre le premier cri jeté par moi à mon arrivée sur cette terre et recueilli phonographiquement par mon père… Ainsi nous avons le premier vagissement de l’enfant au cliché phonographique et bien d’autres choses… Le hasard m’a mis ces jours-ci à même d’apprécier une autre application toute différente , mais aussi heureuse… il faut que je vous conte cela… Vous savez que notre ami Sulfatin, l’homme de bronze, nous donnait, depuis quelque temps, des inquiétudes par ses surprenantes distractions? J’ai la clef du mystère, je connais la cause de ces distractions : Sulfatin se dérange tout simplement, la science n’a plus son coeur tout entier!

— En Bretagne, déjà, M. La Héronnière s’en était aperçu.

— Mais c’est bien autre chose, maintenant! Figurez-vous que l’autre jour j’entrais, pour un renseignement à demander, dans le petit bureau spécial où Sulfatin s’enferme pour méditer quand il a quelque grosse difficulté à vaincre. J’ai entendu une voix de femme qui disait : « Mon Sulfatin, je t’adore et n’adorerai jamais que toi!…» Jugez de ma surprise; ma foi, je risque un coup d’oeil indiscret et je ne vois pas de daine; c’était un phonographe qui parlait sur la table de travail de Sulfatin.

— Et vous vous êtes sauvé?

— Non, je suis entré. Sulfatin, comme réveillé en sursaut, a bien vite arrêté son phonographe et m’a dit gravement : « Encore l’Académie des sciences de Chicago qui me communique quelques objections relatives à nos dernières applications de l’électricité… ces savants américains sont des ânes! » Vous pensez si j’ai dû me retenir pour ne pas rire; ils ont une jolie voix, ses savants américains! Eh bien! nous allons rire, je crois que je lui ai préparé une petite surprise…

— Qu’avez-vous fait? »

Georges s’arrêta sur le seuil du laboratoire.

« Quand j’y songe, j’ai peut-être été un peu loin..

— Comment cela?

— Ma foi, je dois vous l’avouer, j’ai manqué de délicatesse; pendant que Sulfatin avait le dos tourné, je lui ai volé le cliché phonographique du savant américain, et…

— Et?

— -Et je l’ai fait reproduire à cent cinquante exemplaires que j’ai placés dans les phonographes du laboratoire de physique reliés par un fil, j’ai tout préparé, c’est très simple ; tout à l’heure, Sulfatin en s’asseyant dans son fauteuil établira le courant et cent cinquante phonographes lui répéteront ce que disait l’autre jour le savant américain…

— Mon Dieu! pauvre monsieur Sulfatin, qu’avez-vous fait? Vite, enlevez ce fil… »

Georges hésitait.

« Vous croyez que j’ai été un peu trop loin ? Mais il est trop tard, voici Sulfatin ! »

Dans le grand laboratoire où devant des installations diverses, parmi des appareils de toutes tailles, aux formes les plus étranges, au milieu d’un formidable encombrement de livres, de papiers, de cornues et d’instruments, travaillent une quinzaine de graves savants, plus ou moins barbus, mais tous chauves, enfoncés dans les méditations ou suivant attentifs des expériences en train, Sulfatin venait d’entrer, marchant lentement, la main gauche derrière le dos et se tapotant le bout du nez de l’index de la main droite, ce qui était chez lui signe de profonde méditation

Il alla, sans que personne levât la tête, jusqu’à son coin particulier et lentement tira son fauteuil. Il fut quelque temps à prendre sa place, il remuait sur la grande table des papiers et des appareils. Georges voyant qu’il tardait à s’asseoir allait s’élancer et couper le fil pour arrêter sa mauvaise plaisanterie, mais tout à coup Sulfatin se laissa tomber sur son siège.

Ce fut comme un coup de théâtre.

Drinn ! Drinn! Drinn !

Cette sonnerie électrique à tous les phonographes fit lever la tête à tout le monde. Sulfatin regarda d’un air stupéfait le petit phonographe placé sur sa table. La sonnerie s’arrêta et immédiatement tous les phonographes parlèrent avec ensemble :

« Sulfatin! mon ami, tu es charmant et délicieux! je t’adore et je jure de n’adorer jamais que toi!!! Sulfatin ! mon ami, tu es charmant et délicieux ! je t’adore et je jure .. Sulfatin, mon ami, tu es charmant et délicieux !… »

Les phonographes ne s’arrêtaient plus et dès qu’ils arrivaient à l’exclamation finale, accentuée avec énergie, reprenaient le commencement de la phrase doucement modulé!

Tous les savants s’étaient dérangés de leurs méditations ou avaient quitté leurs expériences; debout, aussi ahuris que pouvait l’être Sulfatin, ils regardaient alternativement leur collègue et les phonographes indiscrets. Enfin, quelques-uns, les plus vieux, éclatèrent de rire en jetant un coup d’oeil malicieux à Sulfatin, tandis que les autres rougissaient ou fronçaient les sourcils, l’air indigné et presque personnellement offensés.

« Sulfatin, mon ami, tu es charmant et dé… »

Les phonographes s’arrêtèrent, Sulfatin venait de couper le fil.

Profitant du trouble général, Georges et Estelle refermèrent la porte sans avoir été aperçus ; ils se sauvaient, entendant encore dans la salle un brouhaha, des exclamations et des protestations. Des oh! — des ah! — des c’est un peu fort! — Vous compromettez la science française!

— Pauvre M. Sulfatin ! fit Estelle.

— Bah! il trouvera une explication!… répondit Georges, et vous voyez, ma chère Estelle, que le phonographe a du bon ; il enregistre les serments que l’on peut se faire répéter éternellement ou faire entendre, comme un reproche, s’il y a lieu, à l’infidèle il ne laisse pas se perdre et s’envoler la musique délicieuse de la voix de la bien-aimée et il la rend à notre oreille charmée dès que nous la désirons… Savez-vous, ma chère Estelle, que j’ai pris quelques clichés de votre voix sans que vous vous en doutiez!»

Albert Robida : La vie électrique

IV Grande soirée artistique et scientifique à l’hôtel Philox Lorris, où l’on a la joie d’entendre les phonogrammes des grands artistes de jadis. — Quelques invités. — Première distraction de Sulfatin. Les phonographes malades.

Albert Robida : La vie électriqueM. Philox Lorris se préparait à donner la grande soirée artistique, musicale et scientifique dont la seule annonce avait surexcité la curiosité de tous les mondes. Devant une assemblée choisie réunissant le Tout-Paris académique et le Tout-Paris politique, toutes les notabilités de la science et des Parlements, devant les chefs de partis, les ministres, devant le chef de cabinet, l’illustre Arsène des Marettes à la parole puissante, il compte, après la partie artistique, exposer, dans une rapide revue des nouveautés scientifiques, ses inventions récentes et jeter tout à coup l’idée du grand Médicament national, intéresser les ministres, enlever les sympathies du monde parlementaire, lancer tous les journaux représentés à cette soirée par leurs principaux rédacteurs et leurs reporters sur cette immense, philanthropique et patriotique entreprise de la régénération d’une race fatiguée et surmenée, d’un peuple de pâles énervés, par le prodigieux coup de soleil revivifiant du grand Médicament microbicide, dépuratif, tonique, anti-anémique et national, agissant à la fois par inoculation et par ingestion. Tel est le but de Philox Lorris. Après le concert, dans une conférence avec exemples et expériences, Philox Lorris exposera lui-même sa grande affaire; le coup de théâtre sera l’apparition du malade de Sulfatin, M. Adrien La Héronnière, que tout le monde a connu, que l’on a vu quelques mois auparavant tombé au dernier degré de l’avachissement et de la décadence physique. Aucun soupçon de supercherie ne peut naître dans l’esprit de personne, celui qui fournit la preuve vivante et éclatante des assertions de l’inventeur, le sujet enfin,n’est pas un pauvre diable quelconque et anonyme. Tout le monde a déploré la perte de cette haute intelligence sombrée presque dans une sénilité prématurée, et l’on va voir reparaître M. La Héronnière restauré, réparé, physiquement et intellectuellement, redevenu déjà presque ce qu’il était autrefois !…

M. Philox Lorris s’est déchargé du soin de la partie artistique sur Mme Lorris, assistée de Georges et d’Estelle Lacombe.

« A vous le grand ministère de la futilité, leur a-t-il dit gracieusement, à vous toutes ces babioles, seulement j’entends que ce soit bien et je vous ouvre pour cela un crédit illimité. »

Georges ayant carte blanche ne lésina pas. Il réunit à grands frais les phonogrammes des plus admirables chanteurs et des cantatrices les plus triomphantes d’Europe ou d’Amérique, dans leurs morceaux les plus célèbres, et ne se contentant pas des artistes contemporains, il se procura des phonogrammes des artistes d’autrefois, étoiles éteintes, astres perdus. Il obtint même du musée du Conservatoire des clichés de voix d’or du siècle dernier, lyriques et dramatiques, recueillis lors de l’invention du phonographe. C’est ainsi que les invités de Philox Lorris devaient entendre Adelina Patti dans ses plus exquises créations, et Sarah Bernhardt détaillant perle à perle les vers d’Hugo, ou rugissant les cris de passion farouche des drames de Sardou. Et combien d’autres parmi les grandes artistes d’autrefois, Mmes Miolan-Carvalho, Krauss, Richard, etc…

Quelques marchands peu scrupuleux essayèrent bien de placer des morceaux de Talma et de Rachel, de Duprez et de la Malibran, mais Georges avait sa liste avec chronologie bien établie et il ne se laissa pas prendre à ces clichés frauduleux de voix éteintes bien avant le phonographe, petites tromperies constituant de véritables faux phonographiques, auxquelles tant de bourgeois, de dilettanti de salon se laissent prendre.

Le grand soir arrivé, tout le quartier de l’hôtel Philox Lorris s’illumina dès la tombée de la nuit de la plus prestigieuse explosion de feux électriques dessinant comme une couronne de comètes flamboyantes autour et au-dessus du vaste ensemble de bâtiments de l’hôtel et des laboratoires. Cela formait ainsi au-dessus du quartier comme une réduction des anneaux de la planète Saturne. Bientôt ces flots de lumière furent traversés par des arrivées d’aérocabs de haute allure, aux élégantes proportions, amenant des invités de tous les points de l’horizon, de véhicules aériens de formes les plus nouvelles… Dans la foule le service d’ordre était admirablement fait par des gardes civiques à hélicoptères, maintenant à distance les aéronefs non munies de cartes.

Le flot des notabilités de tous les mondes, en uniformes divers ou revêtues de l’habit, des dames en superbes toilettes endiamantées, se répandit du débarcadère aérien dans les salons par les élégants praticables remplaçant les ascenseurs pour ce jour-là.

Il nous suffit de jeter indiscrètement les yeux sur le carnet d’une reporteuse du grand journal téléphonique l’Époque, que nous rencontrons dès l’entrée, pour avoir les noms des principaux personnages que nous aurons l’honneur de croiser dans les salons de M. Philox Lorris.

Déjà sont arrivés entre autres illustrations :

Mme Ponto, la cheffesse du grand parti féminin, actuellement députée du XXXIIIe arrondissement de Paris.

M. Ponto, le banquier milliardaire organisateur de tant de colossales entreprises, comme le grand Tube transatlantique franco-américain et le Parc européen d’Italie.

M. Philippe Ponto, l’illustre constructeur du sixième continent, en ce moment à Paris pour des achats considérables de fers et fontes.

M. Arsène des Marettes, député du XXXIX’ arrondissement, l’homme d’État, le grand orateur qui tient entre ses mains les ficelles de toutes les combinaisons ministérielles.Albert Robida : La vie électrique

Le vieux feld-maréchal Zagoviez, ex-généralissime des forces européennes qui repoussèrent en 1941 la grande invasion chinoise et anéantirent après dix-huit mois de combats dans les grandes plaines de Bessarabie et de Roumanie les deux armées de sept cent mille Célestes chacune pourvue d’un matériel de guerre supérieur à ce que nous possédions alors et conduites par des mandarins asiatiques et américains.

Ce vieux débris des guerres d’autrefois est encore admirablement conservé malgré ses quatre-vingt-cinq ans et domine de sa haute taille toujours droite, les grêles figures de nos ingénieurs généraux toujours penchés sur les livres.

Le célébrissime Albertus Palla, photo-picto-mécanicien, membre de l’Institut, l’immense artiste qui obtint au dernier Salon un si grand succès avec son tableau animé la Mort de César où l’on voit les personnages se mouvoir et les poignards se lever et s’abaisser, pendant que les yeux des meurtriers roulent avec une expression de férocité qui semble le dernier mot de la vérité dans l’art.

S. Exc. M. Arthur Lévy, duc de Béthanie, ambassadeur de S. M. Alphonse V, roi de Jérusalem, qui a quitté tout simplement son splendide chalet de Beyrouth, malgré les attractions de cette ravissante ville de bains en cette semaine des régates aériennes.

M. Ludovic Bonnard-Pacha, ancien syndic de la faillite de la Porte Ottomane, directeur général de la société des casinos du Bosphore.

Quelques-uns des huit cents fauteuils de l’Académie française, c’est-â-dire les plus illustres parmi les illustres de nos académiciens et académiciennes

Le journaliste le plus considérable, celui dont les rois et les présidents sollicitent la protection ou la bienveillance en montant sur le trône, le rédacteur en chef de l’Époque, M. Hector Piquefol, qui vient de se battre en duel avec l’archiduc héritier de Danubie, à cause de certains articles où il le morigénait vertement sur sa conduite et qui traite en ce moment avec le conseil des ministres récalcitrant du royaume de Bulgarie, pour le mariage du jeune prince royal.

L’honorable Mlle Julie Coupard de la Sarthe, sénatrice.

L’éminente Mlle la doctoresse Stéphanie Bardoz.

Un groupe nombreux d’anciens présidents de républiques sud-américaines et des îles, retirés après la fortune faite, parmi lesquels S. Exc. le général Ménélas, qui abdiqua le fauteuil d’une république des Antilles après avoir réalisé tous les fonds d’un emprunt d’État émis en Europe. Le bon général, dans la haute estime qu’il professe pour notre pays, n’a pas voulu manger ses revenus ailleurs qu’à Paris.

Quelques monarques de différentes provenances, en retraite volontaire ou forcée.

Quelques milliardaires internationaux, MM. Jéroboam Dupont, de Chicago, Antoine Gobson, de Melbourne, Célestin Caillod, de Genève, propriétaire de quelques principautés gérées encore par des rois et princes appointés suivant leur rang et l’illustration de leur famille…, etc… etc…

Albert Robida : La vie électriqueLa foule des invités s’était répandue dans les différents salons de l’hôtel et jusque dans les halls où l’on avait à examiner quelques-unes des récentes inventions de la maison. Pour offrir quelques menues distractions à ses invités avant le commencement de la partie musicale, M. Philox Lorris faisait passer dans le télé du grand hall des clichés téléphonoscopiques, pris jadis, des événements importants arrivés depuis le perfectionnement des appareils; ces scènes historiques, catastrophes, orateurs à la tribune aux grandes séances, épisodes de révolutions ou scènes de batailles, intéressèrent vivement, puis les salons étant pleins, la partie musicale commença.

Plus de musiciens, plus d’orchestre dans les salons de notre temps pour les concerts ou pour les bals, économie de place, économie d’argent. Avec un abonnement à l’une des diverses compagnies musicales qui ont actuellement la vogue, on reçoit par les fils sa provision musicale.

On abuse un peu de la musique, quelques passionnés font jouer leurs phonographes pendant les repas, moment consacré généralement à l’audition des journaux téléphoniques, et des raffinés vont même jusqu’à se faire bercer par la musique, le phonographe de la compagnie mis au cran de sourdine.Albert Robida : La vie électrique

Cette consommation effrénée n’a rien de surprenant. Après tout, à quelques exceptions près, les gens énervés de notre époque contemporaine sont beaucoup plus sensibles à la musique que leurs pères aux nerfs plus calmes, gens sains assez dédaigneux des vains bruits, et ils vibrent à la moindre note comme les grenouilles de Galvani sous la pile électrique.

M. Philox Lorris ne se serait pas contenté du concert envoyé téléphoniquement par les compagnies musicales, il offrit à ses abonnés l’ouverture d’un célèbre opéra allemand de 1938, cliché pour télé à la première représentation, avec le maître, — mort couvert de gloire en 1950, — conduisant l’orchestre. Pendant cette exécution par télé de l’oeuvre du petit-fils de Richard Wagner, Estelle Lacombe, qui s’était assise dans un coin à côté de Georges, lui pressa soudain le bras.

« Ah mon Dieu! dit-elle, écoutez donc?

— Quoi? fit Georges, cette algébrique et hermétique musique?

—Vous ne vous apercevez pas?

— Il faut l’avoir entendue trente-cinq fois au moins pour commencer à comprendre…

— Je l’ai entendue hier, moi, j’ai essayé le cliché pour voir…

— Gourmande!

— Eh bien! aujourd’hui c’est très différent… il y a quelque chose… cette musique grince, les notes ont l’air de s’accrocher… Je vous assure que ce n’est pas comme hier!

— Qu’est-ce que ça fait? on ne s’en aperçoit pas, écoutez, pour ne pas applaudir tout haut, on se pâme.

— N’importe, je suis inquiète… M. Sulfatin avait les clichés, qu’en a-t-il pu faire? Il est si distrait depuis quelques jours.., je vais à sa recherche! »

Lorsque les dernières notes de l’ouverture de l’opéra célèbre se furent éteintes sous un formidable roulement d’applaudissements, l’ingénieur chargé de la partie musicale, fit passer au télé un air de Faust par une cantatrice célèbre de l’Opéra français de Yokohama. Après quelques notes écoutées dans un silence étonné, un murmure s’éleva soudain et couvrit sa voix, la cantatrice était horriblement enrouée, son morceau se déroulait en grinçant avec une succession de couacs plus atroces les uns que les autres, au lieu d’une artiste, c’était un rhume de cerveau qui chantait !

Albert Robida : La vie électriqueVite! l’ingénieur, sur un signe de Philox Lorris, coupa le morceau de Faust et fit passer dans le télé le grand air de Lucia par Mme Adelina Patti. Rien qu’à la vue du rossignol italien du XIXe siècle, les murmures s’arrêtèrent et pendant cinq minutes les dilettanti en pâmoison modulèrent des bravi et des brava en se renversant au fond de leurs fauteuils dans une délectation anticipée. Drinn ! Drinn ! La Patti lance les premières notes de son morceau… un mouvement se produit, on se regarde sans rien dire encore… Le morceau continue… Plus de doute, ainsi que la première cantatrice, la Patti est abominablement enrhumée, les notes s’arrêtent dans sa gorge, ou sortent altérées par un lamentable enrouement… Ce n’est pas un simple chat que le rossignol a dans la gorge, c’est tout une bande de matous vocalisant ou miaoulisant sur tous les tons possibles! Quelle stupeur! les invités effarés se regardent, on chuchote, on rit tout bas, pendant que sur la plaque du télé, Lucia souriante et gracieuse, continue imperturbablement sa cantilène enchifrenée!

Philox Lorris préoccupé de sa grande affaire, ne s’aperçut pas tout de suite de l’accident ; quand il comprit aux murmures de l’assemblée que le concert ne marchait pas, il fit passer au troisième numéro du programme. C’était le chanteur Faure du siècle dernier. Aux premières notes on fut fixé sur le pauvre Faure, il était aussi enrhumé que la Patti ou que l’étoile de l’Opéra de Yokohama! Qu’est-ce que cela voulait dire? On passa aux comédiens. Hélas, Mounet-Sully, le puissant tragique d’autrefois, paraissant dans le monologue d’ Hamelet, était complètement aphone ; Coquelin cadet, dans un des plus réjouissants morceaux de son répertoire, ne s’entendait pas davantage! Et ainsi des autres ! Étrange ! Étrange !

Était-ce une mystification ?

Furieux, M. Philox Lorris fit arrêter le télé et se leva pour chercher son fils.

Georges et Estelle de leur côté demandaient partout Sulfatin. Philox Lorris les arrêta dans un petit salon.

« Voyons, dit-il, vous étiez chargés de la partie musicale, que signifie tout ceci ? Je donne carte blanche pour l’argent, je veux les premiers artistes d’hier et d’aujourd’hui, et vous ne me donnez que des gens enrhumés?

— Je n’y comprends rien ! dit Georges, nous avions des clichés de premier ordre, cela va sans dire! C’est tout à fait inouï et incompréhensible…

— D’autant plus, ajouta Estelle, que, je dois vous l’avouer, je me suis permis hier de les essayer au télé de Mme Lorris, c’était admirable, il n’y avait nulle apparence d’enrouement…

— Vous avez essayé le cliché Patti?

— Je l’avoue…

— Et pas de rhume? Tout le morceau était ravissant!… J’ai remis, comme vous me l’aviez dit, les morceaux à M. Sulfatin, et je cherche M. Sulfatin pour lui demander… »

Georges, qui pendant cette explication avait gagné le cabinet de Sulfatin, revint vivement avec quelques clichés à la main.

« J’y suis, dit-il, j’ai le mot de l’énigme, Sulfatin a laissé passer la nuit à nos phonogrammes musicaux en plein air sous sa véranda… En voici quelques-uns oubliés encore, la nuit a été fraîche, tous nos phonogrammes sont enrhumés, tous nos clichés perdus!

— Animal de Sulfatin ! s’écria Philox Lorris, voilà mon concert gâché! C’est stupide ! Ma soirée sombre dans le ridicule! Toute la presse va raconter notre mésaventure! La maison Philox Lorris ne manque pas d’ennemis, ils vont s’esclaffer… C’est ma grande affaire qui va en souffrir… Que faire?…

— Si j’osais, fit Estelle interrompant avec timidité l’accès de colère de M. Philox Lorris.

— Quoi? osez ! dépêchez-vous!

— Eh bien, M. Georges a pris en double, pour me les offrir, les clichés de quelques-uns des meilleurs morceaux du programme, ceux que j’ai essayés hier… je cours les chercher, ceux-là n’ont pas passé par les mains de M. Sulfatin, ils sont certainement parfaits…

— Courez, petite, courez! vous me sauvez la vie ! s’écria M. Philox Lorris, oh! la musique! bruit prétentieux, tintamarre absurde, si l’on me reprend jamais à donner des concerts, je veux être écorché vif »

Il retourna bien vite au grand salon et fit toutes ses excuses à ses invités, rejetant la faute sur l’erreur d’un aide de laboratoire, puis Estelle étant arrivée avec ses clichés particuliers, il la pria de se charger elle-même de les faire passer au téléphonoscope.

Estelle avait raison, ses clichés étaient excellents, la Patti n’était pas enrhumée, Faure n’avait aucun enrouement, chanteurs et cantatrices pouvaient donner toute l’ampleur de leur voix et faire résonner magnifiquement les sublimes harmonies des maîtres. A chaque diva célèbre, à chaque ténor illustre qui paraissait dans le télé, un frisson de plaisir secouait les rangs des invités et quelques dames s’évanouissaient presque dans leurs fauteuils.

Encore une fois, Sulfatin avait eu une distraction, lui qui n’en avait jamais. Pour un homme parfait, à l’abri de toutes les imperfections que nous lèguent nos ancêtres en nous lançant sur la terre, il faut avouer que le secrétaire de Philox Lorris devenait bien imparfait et, à tout prendre, l’aïeul artiste de son fils Georges faisait moins de dommages dans la cervelle de ce dernier ; la formule chimique d’où était éclos Sulfatin n’était sans doute pas encore assez parfaite. Philox Lorris était absolument furieux en voyant ce grave oubli qui pouvait le ridiculiser à jamais, aussi se promit-il d’adresser une verte semonce à son secrétaire.

V M. le député Arsène des Marettes, chef du parti masculin. La ligue de l’émancipation de l’homme. — Encore Sulfatin ! M. Arsène des Marettes songe à son grand ouvrage.

Parmi toutes ces notabilités de la politique, de la finance et de la science que M. Philox Lorris comptait intéresser à ses idées, il en était un, tout-puissant par son influence et sa situation, qu’il était important surtout de convertir. C’était le député Arsène des Marettes, tombeur ou soutien des ministères, le grand leader de la Chambre, le grand chef du parti masculin opposé au parti féminin qui, depuis l’admission de la femme aux droits politiques, s’efforce d’élever une barrière aux prétentions féminines, de mettre une digue aux empiètements de la femme, et qui vient tout récemment de créer pour cela la Ligue de l’Émancipation de l’homme.Albert Robida : La vie électrique

De la sympathie ou tout au moins de la neutralité de M. Arsène des Marettes, dépend le succès des deux grosses affaires de la maison Philox Lorris, l’adoption du monopole du grand médicament national d’abord, et ensuite la contre-partie, la guerre miasmatique, la transformation complète de notre système militaire, de l’armée et du matériel, et l’organisation en grand de corps médicaux offensifs.

M. Philox Lorris est certain du triomphe final de ses idées, mais pour arriver vite, il doit gagner à ses vues M. Arsène des Marettes. Aussi toutes les attentions du savant sont pour l’illustre homme d’État. Dès qu’il a vu qu’Arsène des Marettes commençait à en avoir assez de la musique et à somnoler, bercé malgré lui par les grands airs d’opéra téléphonoscopés, M. Philox Lorris a entraîné le député vers un petit salon réservé, pour causer un peu sérieusement pendant le défilé des futilités de la partie artistique du programme. « Je suis très intrigué, cher maître, dit le député, et je me demande à quelles nouvelles révélations scientifiques étonnantes nous devons nous attendre de votre part, le bruit court que vous allez encore une fois bouleverser la science…

— J’ai en effet quelques petites nouveautés à exposer tout à l’heure dans une courte conférence, avec expériences à l’appui, mais c’est justement parce que mes nouveautés ont un caractère à la fois humanitaire et politique, que je ne suis pas fâché de cette occasion d’en causer un peu avec vous avant ma conférence… Je serai singulièrement flatté de conquérir là-dessus l’approbation d’un homme d’État tel que vous…

— Vos découvertes nouvelles ont un caractère humanitaire et politique, dites-vous?

— Vous allez en juger! D’abord, mon cher député, ayez l’obligeance de regarder un peu là-bas à votre droite.

— Ces appareils compliqués?

— Oui. Au centre, parmi tous ces alambics, ces tubes coudés, ces tuyaux, ces ballons de cuivre, vous distinguez cette espèce de réservoir où tout aboutit…

— Parfaitement, fit M. des Marettes en se levant pour frapper du doigt sur l’appareil.Albert Robida : La vie électrique

— Ne touchez pas, fit négligemment Philox Lorris, il y a là-dedans assez de ferments pathogènes pour infecter d’un seul coup une zone de 40 kilomètres de diamètre… »

M. Arsène des Marettes fit un bond en arrière.

« Si les dames et les messieurs en train d’écouter notre télé-concert, reprit Philox Lorris, pouvaient se douter qu’il suffirait d’une légère imprudence pour déterminer ici tout à coup l’explosion de la plus redoutable épidémie, j’imagine que leur attention aux roulades des cantatrices en souffrirait ; mais nous ne le leur dirons que tout à l’heure… Il y a ici, dans cet appareil, des miasmes divers cultivés, aine-nés par des mélanges et amalgames, combinaisons et préparations au plus haut degré de virulence et concentrés par des procédés particuliers, le tout dans un but que je vais vous révéler bientôt… Maintenant, cher ami, ayez l’obligeance de regarder à votre gauche…

— Ces appareils aussi compliqués que ceux de droite?

— Oui ! Cet ensemble d’alambics, de tubes, de ballons, de tuyaux…

— Il y a un réservoir aussi au milieu?

— Tout juste! Considérez ce réservoir!

— Encore plus dangereux que l’autre, peut-être ?

— Au contraire, mon cher député, au contraire! A droite, c’est la maladie, c’est l’arsenal offensif, ce sont les miasmes les plus délétères que je suis prêt au premier signal de guerre à porter chez l’ennemi pour la défense de notre patrie! A gauche, c’est la santé, c’est l’arsenal défensif, c’est le bienfaisant médicament qui nous défend contre les atteintes de la maladie, qui répare les dégâts de notre organisme et l’universelle usure causée par les surmenages outranciers de notre vie électrique!

— J’aime mieux ça! fit Arsène des Marettes en souriant.

— Vous savez, reprit Philox Lorris, combien nous gémissions tous de l’usure corporelle si rapide en notre siècle haletant? Plus de jambes!

— Hélas!

— Plus de muscles!

— Hélas!

— Plus d’estomac!Albert Robida : La vie électrique

— Trois fois hélas! C’est bien mon cas!

— Le cerveau seul fonctionne passablement encore.

— Parbleu! Quel âge me donnez-vous? demanda piteusement Arsène des Marettes.

— Entre soixante-douze et soixante-dix-huit, mais je pense que vous avez beaucoup moins?

— Je vais sur cinquante-trois ans!

— Nous sommes tous vénérables aujourd’hui dès la quarantaine; mais tranquillisez-vous, il y a là-dedans de quoi vous remettre presque à neuf… Vous commencez maintenant à pressentir l’importance des communications que j’ai à’ vous faire, n’est-ce pas? Mais j’ai besoin de mon collaborateur Sulfatin et de son sujet, un ex-surmené que vous avez jadis connu et que vous allez revoir avec quelque étonnement, j’ose le dire! Permettez que j’aille le chercher… »

Sulfatin avait disparu dès le commencement du concert. Philox Lorris, qui aurait bien voulu en faire autant, le tapage musical ne l’intéressant nullement, ne s’en était pas inquiété. Sans doute Sulfatin avait préféré causer dans quelque coin avec des gens plus sérieux que les amateurs de musique. Quelques groupes d’invités, pour la plupart illustrations scientifiques françaises ou étrangères, se livraient çà et là dans les petits salons à de graves discussions en attendant la partie scientifique de la fête, mais il n’y avait pas de Sulfatin avec eux.

Où pouvait-il être? Ne serait-il pas monté prendre l’air sur la plate-forme? M. Philox Lorris s’informa. Sulfatin, peu contemplatif, n’était pas allé admirer l’illumination électrique de l’hôtel portant au loin ses jets de lumière, dans les profondeurs célestes pardessus la couronne stellaire des mille phares parisiens.

« J’y suis, se dit Philox Lorris, où avais-je la tête? Parbleu, Sulfatin avait une heure à lui, au lieu de rester à bâiller au concert, ce digne ami, il est allé travailler… »

Le compartiment du grand hall où se trouvait le laboratoire personnel de Sulfatin avait été réservé; on avait entassé là tous les appareils qui eussent pu gêner la foule. Philox Lorris y courut et frappa vivement à la porte, pensant que Sulfatin s’y était enfermé. Pas de réponse. Machinalement M. Lorris a le doigt sur le bouton de la serrure et la porte non fermée s’ouvrit sans bruit.

Dans l’encombrement des appareils, Philox Lorris n’aperçut pas d’abord son collaborateur; à son grand étonnement, il entendit une voix de femme parlant vivement sur un ton de colère, puis la voix de Sulfatin s’éleva non moins furieuse.

« Contre qui diable Sulfatin peut-il invectiver ainsi ? pensa Philox Lorris stupéfait et hésitant un instant à avancer, partagé qu’il était entre la curiosité et la crainte d’être indiscret.

— Et d’abord, mon bon, disait la voix de femme, je vous dirai que vous commencez à m’ennuyer en m’appelant à tout instant au téléphonoscope, c’est bien assez déjà de vous voir arriver tous les jours avec votre mine de savant renfrogné… avec ça que votre conversation est amusante… Tenez, j’en ai assez !

— Je n’ai pas la mine d’un de ces idiots qui tournent autour de vous au Molière-Palace… répliquait Sulfatin, mais pas tant de raisons… Vous allez me dire qui était ce monsieur qui vient de filer? Je veux le savoir!

— Je vous dis que j’en ai assez de vos scènes incessantes! J’en ai assez enfin, de votre surveillance par télé ou par phonographes! Savez-vous que vous m’insultez avec toutes vos machines qui notent mes faits et gestes, je ne veux plus supporter ces façons! On rit de moi au théâtre!

— Encore une fois, qui était ce monsieur?

— C’était mon pédicure… mon bottier! mon notaire!… Mon oncle!… Mon grand-père!… Mon neveu!… Mon coiffeur!… s’écria la dame avec volubilité.Albert Robida : La vie électrique

— Ne vous moquez pas de moi… Voyons, je vous en supplie, Sylvia, ma chère Sylvia! rappelez-vous… »

M. Philox Lorris avançant doucement aperçut alors Sulfatin, il était seul, criant et gesticulant devant la grande plaque du télé, dans laquelle on distinguait une dame paraissant non moins émue que lui, une forte et plantureuse brune dans laquelle le savant reconnut l’étoile du Molière-Palace, Sylvia, la tragédienne médium, qu’il avait vue quelquefois dans ses grands rôles (les classiques arrangés.

« Eh bien! eh bien! se dit M. Philox Lorris, c’est donc vrai ce qu’on m’a dit. Sulfatin se dérange! Qui l’eût dit ! Qui l’eût cru! »

Mais Sulfatin faiblissait maintenant, sa voix s’adoucissait, plus de colère dans ses paroles, seulement un accent de reproche.

« Je vous demande seulement de m’expliquer … Mon Dieu, vous devriez comprendre… Sylvia, je vous prie, rappelez-vous ce que vous me disiez naguère, ce que vous m’avez juré…

La dame du télé eut un accès de rire nerveux.

« Ce que j’ai juré? serments de théâtre, monsieur, s’il faut vous le dire pour en finir avec toutes vos scènes de jalousie, serments de théâtre! Ça ne compte pas!

— Ça ne compte pas! s’écria Sulfatin rugissant de fureur. Coquine!!! »

Un grand bruit de cristal brisé fit bondir M. Philox Lorris, l’image de Sylvia disparut, la plaque du télé éclata en morceaux, Sulfatin venait de lancer une chaise à travers le télé et piétinait maintenant sur les débris.

« Coquine! Gueuse! Ah, ça ne compte pas!… Tiens! attrape ! »

Philox Lorris se précipita sur son collaborateur.

« Sulfatin? Que faites-vous! Voyons Sulfatin, j’en rougis pour vous! C’est une honte! »

Sulfatin s’arrêta brusquement. Ses traits contractés par la fureur se détendirent et il resta tout penaud devant Philox Lorris.

« Un accident, dit-il, je crois que j’ai eu une rage de dents… il faudra que j’aille chez le dentiste.

— Vous ne savez pas ce que vous faites! Vous laissez mes phonogrammes musicaux se détériorer sur votre balcon, maintenant vous cassez les appareils… Vous allez bien ! Mais il n’est pas question de cela, mon ami, reprenez vos esprits et songeons à notre grande affaire… Où est Adrien La Héronnière?

— Je ne sais pas, balbutia Sulfatin en passant la main sur son front.

— Mais sa présence est nécessaire, s’écria Philox Lorris, il nous le faut pour la démonstration de l’infaillibilité de notre produit… Est-ce désolant d’être aussi mal secondé que je le suis ! Mon fils est un niais sentimental, il n’aura jamais l’étoffe d’un savant passable… je renonce à l’espoir de voir jaillir en lui l’étincelle… Et voilà que vous, Sulfatin, vous que je croyais un second moi-même, vous vous occupez aussi de niaiseries! Voyons qu’avez-vous fait de La Héronnière? Qu’avez-vous fait de votre ex-malade?

— Je vais voir, je vais m’informer…

— Dépêchez-vous et revenez bien vite avec lui dans mon cabinet… M. Arsène des Marettes nous attend… Vite, voici la partie musicale qui tire à sa fin, je vais dire à Georges d’ajouter quelques morceaux. »

Pendant ce temps, pendant que Philox Lorris courait à la poursuite de Sulfatin, pendant la scène du télé, M. Arsène des Marettes resté seul, s’était légèrement assoupi dans son fauteuil. L’illustre homme d’État était fatigué, il venait de travailler fortement pendant les vacances de la Chambre, d’abord à une édition phonographiée de ses discours, pour laquelle il avait dû revoir un à un les phonogrammes originaux de ses discours afin de modifier çà et là une intonation ou de perfectionner un mouvement oratoire; puis à un grand ouvrage qu’il avait en train depuis de bien longues années, lequel grand ouvrage, outre l’énorme érudition qu’il exigeait, outre une quantité inouïe de recherches historiques, d’études documentaires, demandait à être longuement et fortement pensé, à être creusé en de profondes et solitaires méditations.

Cet ouvrage, d’un intérêt immense et universel, destiné à une Bibliothèque des Sciences sociales portait ce titre magnifique :

HISTOIRE DES DÉSAGRÉMENTS

causés à l’homme par la femme depuis l’âge de pierre jusqu’à nos jours.

Est-il, nous le demandons, un sujet plus vaste et plus passionnant, qui soulève les plus importants problèmes et touche davantage aux éternelles préoccupations de la race humaine? Cet ouvrage, qui prend l’homme à ses débuts et nous montre les longues et douloureuses conséquences de ses premières fautes, doit bouleverser toutes les notions de l’histoire. En réalité, M. Arsène des Marettes entend créer une nouvelle école historique, moins sèche, moins politique, plus réaliste et plus simple.

Il faut nous attendre à de véritables révélations, à un bouleversement complet des vieilles idées traditionnellement admises ! La lumière de l’histoire va éclairer enfin bien des causes obscures ou restées inaperçues jusqu’ici et faire apparaître les peuples et les races sous leur vrai jour. Ce gigantesque ouvrage soulèvera le jour de son apparition les plus violentes polémiques, M. Arsène des Marettes s’y attend bien, mais il est armé pour la lutte et il soutiendra vaillamment ce qu’il croit être le bon combat. Déjà, sur de vagues indiscrétions, le parti féminin, très remuant à la Chambre et dans le pays, attaque en toute occasion M. des Marettes ; celui-ci a déjà porté un premier coup au parti en créant la Ligue pour l’émancipation de l’homme, et il s’est juré de lancer son Histoire des désagréments causés à l’homme par la femme, avant les élections prochaines.

Hélas, on le devine aisément, M. Arsène des Marettes a souffert. Le chef de la ligue revendicatrice des droits masculins est une victime!

Jadis, au temps de sa lointaine jeunesse, M. des Marettes a été marié. Jadis, il y a trente-deux ans, il a eu quelques graves désagréments avec Mme des Marettes, épouse frivole et capricieuse, volage même, dit-on. A la suite de pénibles dissentiments, M. et Mme des Marettes, un beau matin, abandonnèrent chacun de son côté le domicile conjugal sans s’être donné le mot. M. des Marettes partit à droite, Mme des Marettes à gauche.

Pendant quelque temps les deux époux se sont parfois rencontrés, dans les salons, en voyage, aux bains de mer ; après un échange de regards courroucés, chacun d’eux tournait vivement les talons. Puis Mme des Marettes disparut et M. des Marettes, à son grand soulagement, n’en entendit plus parler.

Étendu dans un large fauteuil, l’auteur de l’Histoire des désagréments causés à l’homme, somnole en songeant à ce livre qui couronnera sa carrière et posera définitivement sa gloire sur de larges assises. Il voit dans une rêverie évocatrice le défilé des grandes figures féminines de tous les temps, de ces femmes dont la beauté ou l’intelligence pernicieuse influèrent trop souvent sur le cours des événements, sur le destin des empires ; de ces femmes qui furent toutes, suivant M. des Marettes, en tous pays et à toutes les époques, par leurs défauts ou même par leurs qualités, plus ou moins funestes au repos des peuples! C’est Eve d’abord, la première, dont il est inutile de rappeler la faute aux incalculables conséquences; Eve marchant, blonde et souriante, en tête d’un cortège d’apparitions étincelantes et fulgurantes : Sémiramis, Hélène, Cléopâtre, et bien d’autres; des reines, des princesses, des épouses tyranniques, tourments de paisibles monarques, des fiancées jalouses bouleversant les États de malheureux princes inoffensifs, de terribles reines mérovingiennes, d’altières duchesses du moyen âge amenant ou portant la ruine et la dévastation de province en province, des favorites qui, par leurs intrigues ou simplement par le jeu de leurs jolis yeux doucement voilés de cils blonds, lancent les peuples les uns contre les autres !…

Et parmi ces figures historiques, d’autres femmes de toutes les époques, bourgeoises de condition modeste, qui, dans le cercle restreint de la vie privée, à défaut de peuples à tracasser, de destins de nations à bouleverser, ont dû se contenter de gouverner plus ou moins despotiquement leur ménage…

Phénomène étrange, toutes ces apparitions, impératrices ou favorites, grandes dames ou bourgeoises, depuis Hélène jusqu’à la Pompadour, elles ont toutes la figure de Mme des Marettes telle qu’elle était lors de sa fugue il y a trente-deux ans, telle que se la rappelle son vindicatif époux! Ève elle-même, la première de toutes, c’est déjà Mme des Marettes, qui fut une fort jolie blonde d’ailleurs, aux yeux pleins de langueur; l’orgueilleuse Sémiramis, c’est Mme des Marettes cherchant â imposer cruellement son autorité ; Frédégonde, c’est la coléreuse petite Mme des Marettes s’escrimant du bec et des ongles et cassant jadis les assiettes du ménage ; Marguerite de Bourgogne, c’est encore Mme des Marettes ; Marie Stuart, qui avait le mot piquant et qui, ses maris manquant, ennuya fort Elisabeth d’Angleterre, c’est Mme des Marettes lançant à son époux dès la lune de miel, changée en lune de vinaigre, des mots désagréables ; Catherine de Médicis, la terrible dame aux poisons savants, aux élixirs de courte vie, c’est Mme’ des Marettes, servant un jour aux invités de son mari, de graves magistrats, des carafes d’Hunyadi-Janos avec le vin!…

Mêlant ainsi ses petits souvenirs personnels, toujours cuisants, aux réminiscences historiques, M. Arsène des Marettes voit défiler, pour ainsi dire, tous les chapitres de son oeuvre maintenant si avancée, la partie historique et la partie philosophique, où de déduction en déduction, de constatation en constatation, avec sa pénétrante analyse, il nous montre ce phénomène psychologique qui a déjà préoccupé les penseurs; la femme restant toujours la femme, toujours identique à elle-même, toujours pareille, en tous lieux et en tous temps, à tous les âges et sous tous les climats, alors que l’homme présente tant de variétés de caractère, suivant les races, les époques et les milieux.

Et M. des Marettes est satisfait, et il est heureux, et il songe à l’effet que la grande histoire des désagréments causés à l’homme va produire, aux bienfaits qui en découleront, aux idées de révoltes masculines qu’elle va réveiller…

Tout à coup la sonnerie du télé, cet éternel drinndrinn que nous entendons retentir à toute minute, qui ne nous laisse aucun repos, qui toujours nous rappelle que nous faisons partie d’une vaste machine électrique traversée par des millions de fils, la sonnerie du télé tira M. des Marettes de sa rêverie historico-philosophique.

Il sursauta et machinalement appuya sur le bouton du récepteur.

« Allô! allô ! dit une voix, M. le député Arsène des Marettes est-il à la soirée de M. Philox Lorris? Il est prié de venir à l’appareil… »

C’était justement lui qu’on demandait, le grand historien se réveilla tout à fait et répondit immédiatement.

« Allô ! allô! me voici ! qui me demande? »

La plaque du télé s’éclaira subitement et après quelques secondes d’un balancement papillotant, une image se forma. C’était une dame assise dans le cabinet de travail de M. des Marettes, là-bas, en son austère retraite, sur les hauteurs du quartier de Montmorency (XXXIIe arrondissement), une darne d’un certain âge, aux traits accentués, aux sourcils très fournis dessinant un arc noir au-dessus d’un nez à courbure aquiline.

M. Arsène des Marettes se laissa retomber comme pétrifié dans son fauteuil. Il l’avait reconnue tout de suite malgré les années, malgré les changements apportés par l’âge, c’était la femme de son rêve, toujours la même, l’éternelle ennemie, Elle enfin, Mme des Marettes !

Elle était blonde jadis, elle était plus svelte, plus souriante, n’importe, il la reconnaissait d’instinct, après les trente-deux années d’absence, dans la majestueuse dame, un peu épaissie, à l’expression un peu alourdie, mais toujours dominatrice, qui était devant lui.

« Eh bien, oui, cher monsieur des Marettes, c’est moi, dit la dame, vous voyez que j’ai bon caractère, c’est moi qui reviens la première, en laissant de côté mes légitimes griefs, le moment est venu d’oublier nos légers dissentiments de l’autre jour… »

L’autre jour, c’était trente-deux ans auparavant, M. des Marettes le pensa, mais il n’eut pas la force de le faire remarquer.

« J’espère que vous avez fini par reconnaître vos torts, mon ami, n’en parlons plus, je suis prête à passer l’éponge sur tout cela, j’oublie, mon ami, j’oublie… Ah ! je comprends votre émotion, remettez-vous, Arsène, vous êtes en soirée, présentez mes meilleurs compliments à M. et Mme Philox Lorris, allez Pendant ce temps-là je vais m’installer !… »

La communication cessa, Mme des Marettes disparut. M. Arsène des Marettes resta un moment sans voix et sans souffle dans son fauteuil. Enfin il releva la tête et fit un geste de résignation.

« Allons. Elle est revenue, soit!… Après tout, mon livre finissait un peu mollement, c’était faiblot ! Auprès de Mme des Marettes l’inspiration va venir… Seigneur, va-t-elle me tourmenter. Mais tout est pour le mieux, nia conclusion, la dernière partie de mon Histoire des désagréments causés à l’homme par la femme depuis l’âge de pierre jusqu’à nos jours, c’est le morceau le plus important, il faut, Mme des Marettes aidant, que ce soit quelque chose de foudroyant ! »

VI. M. Philox Lorris développe ses plans. — La santé obligatoire par le Grand Médicament national.—Deuxième distraction de Sulfatin. — Le réservoir à miasmes.Albert Robida : La vie électrique

Sulfatin, ayant enfin retrouvé son ex-malade Adrien La Héronnière dans la salle de billard, en train de faire une partie avec sa garde, la grosse Grettly, rejoignit M. Philox Lorris au milieu d’un groupe d’invités sérieux qui avaient délaissé le concert. Il y avait là Mlle Bardoz, la savante doctoresse, et Mlle la sénatrice Coupard de la Sarthe qui discutaient certains points de science avec Philox Lorris.

« Je te laisse avec ces demoiselles, dit tout bas Philox Lorris à son fils; tu vas voir ce que c’est que de vraies femmes, dont l’esprit n’est pas simplement un moulin à fadaises… Il est encore temps… il est encore temps, tu sais, tu peux préférer l’une ou l’autre… n’importe laquelle !

— Merci ! »

Adrien La Héronnière était bien changé depuis quelques mois, sous l’action du fameux médicament national essayé sur lui par l’ingénieur Sulfatin sous la haute direction de Philox Lorris; il avait remonté rapidement la pente descendue. Tombé au dernier degré de l’avachissement, on l’avait vu reprendre peu à peu toutes les apparences de la vigueur et de la santé. Le fluide vital tout à fait évaporé précédemment semblait bien revenu. Adrien La Héronnière, placé naguère comme une larve humaine dans la couveuse de Sulfatin, couché ensuite comme un pantin cassé dans un fauteuil roulant, était redevenu un homme ; il marchait, agissait et pensait comme un homme en possessionde toutes ses facultés.

Philox Lorris voulait faire admirer à M. des Marettes et à ses invités ces résultats vrai ment merveil leux, il voulait leurmontrer cette ruine hu maine solide ment réparée. Mais Adrien La Héronnière, qui avait retrouvé avec la vigueur de son intelligence son grand sens des affaires, discutait déjà chaudement avec Sulfatin. « Mon cher ami, je suis guéri, c’est une affaire entendue; mais si je consens à vous payer immédiatement, en résiliant notre traité, les formidables sommes stipulées à une époque où je ne jouissais pas de tous mes moyens et où je ne pouvais guère discuter vos conditions, il me semble juste de réclamer ma part dans l’affaire du grand médicament national…

— Du tout, déclara Sulfatin, notre traité subsiste, je ne résilie pas, vous me payerez à leur date les annuités stipulées… D’ailleurs vous n’êtes réparé qu’à la surface et pour un temps, le traitement doit continuer…

— Permettez, si je demande à résilier ?

— Soit, mais vous payez les annuités et le dédit…

— Alors je ne résilie pas, mais je vous fais un procès pour avoir essayé sur moi des médicaments sur le bon effet desquels vous ne pouviez être fixé…

— Puisque ces médicaments vous ont remis sur pied…

— Vous deviez les essayer sur d’autres auparavant ; en somme, j’étais un sujet pour vous, et au lieu d’être payé pour servir à vos expériences ,je payais… cela me semble abusif! Nous plaiderons ! … Je ne suis pas le premier venu, je suis un malade connu, j’ai une notoriété, l’effet pour le lancement de votre produit est donc bien plus considérable, je veux entrer tout à fait dans l’affaire ou bien nous plaiderons!

— En attendant, dit Sulfatin impatienté, comme de par notre traité, vous êtes encore sous ma direction, vous allez venir ou je vous fais avaler d’autres médicaments et je vous remets dans l’état où vous étiez lorsque je vous ai entrepris… Je me suis engagé par notre traité à vous faire durer, je vous ferai seulement durer et voilà tout !

— Voyons ! ne discutons pas, dit Philox Lorris impatienté; M. La Héronnière sera de l’affaire, c’est entendu… D’ailleurs, voici M. des Marettes qui s’ennuie… »

En effet, dans le petit salon, M. des Marettes se promenait de long en large d’un air agité, en murmurant des phrases indistinctes.

« …Irréductible esprit de domination… servi par un charme dangereux, pernicieux… profonde astuce… fausse douceur… Femme, créature artificielle et artificieuse…

— Ah ! ah ! fit M. Lorris, je n’ai pas besoin de vous demander des explication s, grand homme, je reconnais le portrait, vous travaillez à un discours destiné à battre en brèche les prétentions du parti féminin… »

M. des Marettes passa la main sur son front.

« Je vous demande pardon, messieurs, je m’oubliais… Nous disions donc`?

— Nous disions, reprit Philox Lorris, que j’avais à vous présenter un homme que vous avez connu il y a peu de mois tombé par l’excessif surmenage moderne dans une lamentable sénilité… Regardez-le aujourd’hui ! »

Philox Lorris amena l’ex-malade en pleine lumière.

« Ce cher La Héronnière! s’écria M. des Marettes, est-il possible! Est-ce bien vous?Albert Robida : La vie électrique

— C’est bien moi, répondit l’ex-malade en souriant.

— Vous tenez sur vos jambes? Vous n’êtes plus en enfance?

— Comme vous voyez, mon bon ami !

— Il revient de loin; nous l’avions pris à son dernier souffle pour que l’exemple fût plus probant! dit Philox Lorris. Ah ! nous avons eu de la peine, il nous a fallu d’abord le garder dans une couveuse et le mettre peu à peu en état de recevoir nos inoculations… Maintenant vous pouvez regarder, toucher, faire mouvoir M. de La Héronnière, il n’y a pas de supercherie, voyez, il est solide, il remue, il parle… allons donc, La Héronnière, remuez donc! Soulevez-moi ce fauteuil… Bien, maintenant passons aux facultés intellectuelles, à la mémoire… Quel était avant-hier le cours du 2 %?… Bien, bien, assez ! M. des Marettes est convaincu… Maintenant que vous avez vu le résultat, nous allons vous expliquer comment il a été obtenu… Sulfatin, passez-moi ces petits flacons là-bas… pas par là, c’est l’appareil aux miasmes, faites donc attention, mon ami !… Ne touchez donc pas aux robinets, vous êtes terriblement distrait, mon ami… »

Sulfatin, en effet, n’était pas encore complètement revenu de son trouble de tout à l’heure ; lui, jadis l’homme froid et mesuré par excellence, il était agité, fronçait les sourcils par moments et se promenait d’un pas saccadé.

« Voici donc, reprit M. Philox Lorris lorsque Sulfatin lui eut remis les deux flacons, voici donc le grand médicament que j’aspire à dénommer national; dans ce minuscule flacon est le liquide pour les inoculations microbicides, et dans cette fiole le même liquide, considérablement dilué, et mélangé à différentes préparations qui en font le plus puissant. des élixirs… Une inoculation tous les mois du vaccin microbicide, deux gouttes matin et soir de l’élixir, voici le traitement très simple par lequel je me charge de faire d’un peuple d’anémiques, de surmenés, de nervosiaques, un peuple solide, équilibré, sain, dans les veines duquel circulera un torrent de sang nouveau chargé de globules rouges et dépouillé de tous bacilles, vibrions ou microbes! Mais il me faut l’appui d’hommes politiques éminents, d’hommes d’État comme vous, monsieur le député, pour que ma grande découverte produise les résultats que j’en attends… Permettez-moi de vous exposer en deux mots l’idée que je vais développer tout à l’heure dans ma conférence…

— Exposez! dit le député.Albert Robida : La vie électrique

— Une loi dont vous êtes le promoteur, monsieur le député, une loi que votre entraînante éloquence fait voter par toutes les fractions du Parlement, rend mon grand médicament national obligatoire en garantissant à la maison Philox Lorris, sous le contrôle du gouvernement, le monopole de la fabrication et de l’exploitation… — inutile de dire, monsieur le député, que des avantages sont réservés aux amis de l’entreprise qui l’ont soutenue de leur haute influence

— Je reprends !… nous organisons par tout le pays des services d’inoculation et de vente… Chaque Français, une fois par mois, est vacciné avec le liquide microbicide et il emporte un flacon du médicament. L’obligation n’a rien de vexatoire, tant de choses sont obligatoires aujourd’hui, l’État peut bien intervenir une fois de plus et imposer sa direction lorsque l’intérêt public est si évident… par cette loi, c’est tout simplement la santé obligatoire que vous nous décrétez! Êtes-vous conquis, mon cher député?

— Je m’incline et j’admire, répondit M. des Marettes; dans quatre jours, à la rentrée des Chambres, je dépose une proposition… Mais quelle est cette étrange odeur?

— Je vous remettrai un croquis du projet de loi… Oui, vous avez raison, quelle singulière odeur!… Sulfatin… Grands dieux! vous avez touché aux tuyaux, voyez donc, malheureux, il y a une fuite!

— Une fuite! où cela? demanda M. des Marettes.

— Au réservoir de droite, celui des miasmes pour le corps médical offensif… mon autre grande affaire.

— Sapristi de sapristi! gémit M. des Marettes en prenant la fuite, vite, mon aérocab… Je suis attendu chez moi… Je ne me sens pas bien!… »

Sulfatin et Philox Lorris s’étaient précipités et tous deux cherchaient à découvrir le point de fuite des miasmes ; ce fut Philox Lorris qui le trouva. Un tuyau que Sulfatin, dans sa préoccupation, avait un peu dérangé, laissait fuser un mince filet de vapeurs délétères. M. Philox Lorris et Sulfatin, la sueur au front, s’efforcèrent de réparer la légère et imperceptible avarie, ce n’était pas grand-chose et ce fut bientôt fait, mais il était temps; s’ils avaient tardé, d’épouvantables malheurs eussent été la conséquence de la fatale distraction de Sulfatin.

Mais l’air effaré de M. des Marettes qui s’efforçait de percer la foule pour gagner un ascenseur avait jeté l’émoi parmi les invités et interrompu un morceau en exécution. Quelques personnes se levèrent, à leur tête accoururent la doctoresse Bardoz et la sénatrice Coupard de la Sarthe.

«Qu’est-ce qu’il y a, cher maître? demanda la doctoresse, seriez-vous malade? Quelle odeur singulière!

— Tranquillisez-vous , il n’y a plus de danger, dit Philox Lorris, mais la tête me tourne. N’ébruitez pas l’accident… Mais que tout le monde, le plus tôt possible, se mette au lit… C’est le plus sûr…

— N’alarmez personne, dit Sulfatin, il n’y aura rien de grave, la fuite est trouvée et bouchée… Ah ! je ne me sens pas bien!

— Quel accident? quelle fuite? tirent quelques voix effrayées.

— Le réservoir aux miasmes! gémit M. des Marettes qui revenait s’écrouler sur un divan.

— Du calme! s’écria Philox Lorris en se serrant le front, ce ne sera rien, nous aurons une légère épidémie!… une toute petite épidémie! Aie ! la tête!

— Une épidémie!!! »Albert Robida : La vie électrique

Déjà le désarroi avait gagné le grand hall, le concert était abandonné, on se pressait, on se bousculait pour savoir ce qui venait d’arriver. Sur ce mot épidémie! tout le monde pâlit et quelques personnes furent sur le point de s’évanouir.

« Une toute petite épidémie! Je réponds de tout, la fuite était insignifiante….

— Je ne me sens pas bien non plus, dit Mlle la doctoresse Bardoz en se tâtant le pouls.

— Du calme! du calme ! »

En moins de cinq minutes, le petit salon où s’était produit l’accident fut plein de gens qui accouraient, s’informaient, entouraient les malades et peu après tombaient eux-mêmes indisposés… Ce fut bientôt un concert de plaintes indignées contre M. Lorris. Des invités, pâles et affadis, gisaient sans force sur tous les meubles ; d’autres au contraire, agités et surexcités, semblaient en proie à de véritables attaques de nerfs. M. Philox Lorris, très atteint, n’avait pas la force de faire évacuer le petit salon particulièrement dangereux, ni même de faire ouvrir les fenêtres pour laisser échapper les miasmes, ce fut M. La Héronnière qui, voyant les gens continuer à s’accumuler dans la pièce infectée, eût la pensée de les ouvrir toutes grandes.

La Héronnière s’interrogeait inquiet et se tâtait le pouls, mais seul de tous ceux qui se trouvaient là il était indemne et ne ressentait pas le plus petit malaise. Mais l’ex-malade, rassuré pour lui-même, prit peur tout de même en songeant que son médecin était atteint et il s’en vint offrir son aide et ses soins à Sulfatin.

« Vous m’affirmiez que mon traitement n’était pas terminé, lui dit-il, n’allez pas me faire la mauvaise farce de me laisser en plan! C’est moi qui vous soigne maintenant. Comment se fait-il que je n’aie rien quand tous ceux qui sont là sont atteints?

— Vous pouvez braver les miasmes grâce aux inoculations que vous avez subies, répondit Sulfatin d’une voix entrecoupée… Faites évacuer l’hôtel, les personnes qui ne sont pas entrées dans cette pièce auront … une petite migraine tout au plus… »

Ainsi La Héronnière continuait à être une réclame nouvelle et venait ajouter le poids d’une expérience à la belle théorie des inoculations obligatoires que Philox Lorris avait développé à M. des Marettes. Jusqu’à présent on était sûr que le remède de Sulfatin guérissait ; on était certain maintenant que son inoculation rendait réfractaire aux millions de microbes que Philox Lorris se préparait à répandre dans l’atmosphère.

VII La catastrophe de l’hôtel Philox Lorris. — Trente-trois martyrs de la science. — Naissance d’une maladie nouvelle absolument inédite. — Le grand ouvrage de Mme Lorris. — Où l’illustre savant se trouve cruellement embarrassé.Albert Robida : La vie électrique

L’hôtel Philox Lorris est converti en ambulance. Trente-quatre personnes sont entrées dans le salon aux miasmes, trente-trois sont malades. Seul, Adrien La Héronnière n’a rien ressenti. Les autres invités de M. Philox Lorris ont pu rentrer chez eux avec une très légère indisposition qui s’est dissipée rapidement dans la journée du lendemain.

Les malades sont restés à l’hôtel, les darnes dans des chambres particulières, les hommes dans les salons de réception subdivisés par des cloisons mobiles en petites salles d’hôpital. La maladie n’a rien de grave, heureusement, niais elle présente une singulière variété de symptômes qui tiennent tous en partie d’autres maladies connues.

Par suite d’une heureuse chance, Georges Lorris, Estelle et Mme Lorris se trouvaient à une autre extrémité de l’hôtel quand l’épidémie a éclaté, ils n’ont donc ressenti qu’un simple malaise, un mal de tête accompagné de vertiges. Ils ont pu prendre la direction de l’ambulance et donner tous leurs soins aux malades. Dans la même salle, M. Philox Lorris, Sulfatin et M. des Marettes sont couchés en proie à une fièvre assez violente. Comme ils ont absorbé les vapeurs délétères plus longtemps que les autres, ils sont les plus atteints. M. Philox Lorris et Sulfatin passent leur temps à se quereller. L’illustre savant accable son collaborateur de ses sarcasmes et de sa colère.

« Vous êtes un âne! Est-ce qu’un véritable homme de science a de ces distractions? Mon fils Georges, ce jeune homme futile et léger, n’en eût pas fait autant! Je vous croyais d’une autre étoffe! Notre grande affaire va manquer par votre faute… Vous m’avez couvert de ridicule devant le monde savant! Je vous fais un procès et vous demande de formidables dommages et intérêts pour notre affaire ratée… »

Quant à M. des Marettes, il déclamait dans un vague délire des morceaux de ses anciens discours à la Chambre, ou des chapitres entiers de son Histoire des désagréments causés à l’homme par la femme, ou bien il se croyait chez lui et se disputait avec Sulfatin qu’il prenait pour Mme des Marettes.Albert Robida : La vie électrique

Mlle la doctoresse Bardoz au bout d’une huitaine se trouva rétablie, elle avait été furieuse en premier lieu et s’était promis de traîner Philox Lorris devant les tribunaux, mais quand elle fut en état d’étudier la maladie sur elle-même d’abord, puis sur les autres, sa colère tomba. C’est que cette maladie était extrêmement intéressante; il n’y avait pas moyen de la rattacher à une fièvre connue et classée; dans la première phase elle participait de toutes à la fois, réunissait les. symptômes les plus divers, compliqués et entrecroisés, puis soudain son évolution devenait complètement originale, absolument inédite.

Il n’y avait pas à en douter, c’était une maladie nouvelle, créée de toutes pièces, dans le laboratoire Philox Lorris et qui de là, peu à peu, commençait à se répandre épidémiquement dans Paris. Quelques cas étaient signalés çà et là, dans les quartiers les plus divers, il fallait attribuer cette contamination soit à des miasmes emportés par le vent lorsqu’on avait ouvert les fenêtres du salon infecté, soit à des invités qui pourtant n’avaient ressenti eux-mêmes qu’un insignifiant malaise. Et de ces centres épidémiques la maladie rayonnait peu à peu, prenant, au fur et à mesure, un caractère plus franc.

Sur les rapports de Mlle la doctoresse Bardoz, ingénieure en médecine et doctoresse en toutes sciences, l’Académie de médecine avait délégué une commission de docteurs et de doctoresses pour étudier de près cette maladie nouvelle, la classer autant que possible et lui donner un nom. Ou ne s’entendait guère sur ce point, et chaque membre de la commission avait déjà son mémoire en train dans lequel il formulait des conclusions différentes et proposait un nom particulier. La discorde menaçait de diviser le corps médical, car on ne s’accordait pas davantage sur la question du traitement.

Par bonheur, M. Philox Lorris se trouva enfin rétabli. Quand la fièvre lui laissa la faculté de réfléchir, l’immunité d’Adrien La Héronnière traité par le grand médicament national lui fut une indication précieuse, il s’inocula lui-même pour essayer. En deux jours il se trouva complètement guéri. Il se garda bien de rien dire à la commission de médecins et, les laissant discuter et disputer sur le nom à donner à la maladie et sur le traitement à lui appliquer, il inocula tous ses malades et les remit sur pied au grand étonnement de la Faculté. L’affaire, qui faisait un bruit énorme depuis une quinzaine au détriment du crédit et de la renommée de l’illustre savant, prit soudain une autre tournure. Ses ennemis avaient eu beau jeu pendant quelques jours pour dauber sur lui à propos de l’aventure et ils s’étaient efforcés de jeter un peu de ridicule sur l’accident. Mais lors qu’on vit Philox Lorris et son collaborateur Sulfatin se lever de leur lit de souffrance, se guérir eux-mêmes en un tour de main et guérir tous leurs malades pendant que la Faculté continuait à se perdre dans les plus contradictoires hypothèses et â développer les plus bizarres théories sur cette maladie entièrement nouvelle, l’opinion publique changea brusquement. On les proclama martyrs de la science! Des adresses de félicitations leur arrivèrent de toutes parts.

Martyrs de la science! Et tous les invités de la fameuse soirée l’étaient aussi quelque peu en leur compagnie. Tous avaient plus ou moins été atteints, tous avaient droit aux mêmes palmes.

« Au moment où l’illustre inventeur, disait l’Époque, le journal téléphonoscopique de M. Hector Piquefol, invité de la grande soirée et martyr de la science lui aussi, au moment où le grand Philox Lorris venait de couronner sa carrière en faisant profiter la France d’abord et l’humanité ensuite, non pas d’une, comme on l’a dit, mais de deux immenses découvertes, il avait failli périr victime de ses courageux essais et avec lui l’élite de la société parisienne…

« Non, pas une, mais deux immenses découvertes qui doivent, la première, révolutionner complète-. ment l’art de la guerre et le faire sortir de son éternelle routine, et la seconde révolutionner de même l’art médical et le faire sortir des mêmes sempiternels errements où il se traîne depuis Hippocrate !

« Deux découvertes qui se tiennent malgré leur apparente opposition!

« La première amène la suppression des anciennes armées et le rejet complet des anciens systèmes militaires, elle permet d’organiser la guerre médicale, faite seulement par le corps médical offensif mis en possession d’engins qui portent chez l’ennemi les miasmes les plus délétères. Plus d’explosifs, plus d’artillerie chimique, mais seulement l’artillerie des miasmes, les microbes et bacilles envoyés électriquement sur le territoire de l’ennemi.Albert Robida : La vie électrique

« La seconde découverte, qui met l’illustre savant au rang de bienfaiteur de l’humanité , c’est le grand médicament national, agissant par inoculation et ingestion, médicament dont la formule est encore un secret, mais qui va rendre vigueur et santé à un peuple surmené, à un sang appauvri par toutes les fatigues de la vie électrique que nous menons tous…

« Bienfaiteur de l’humanité, le sublime Philox Lorris l’est donc doublement — par la santé et l’énergie physique et morale rendues à tous au moyen du miraculeux philtre que le grand magicien moderne a composé — et par sa puissante conception de la guerre médicale qui clôt à jamais l’ère sanglante des explosifs projetant au loin en débris sanglants les innombrables bataillons amenés sur les champs de bataille… La guerre médicale, ô progrès, ayant pour but seulement la mise hors de combat, déchaînera sur les belligérants des maladies qui coucheront des populations entières sur le flanc pour un temps donné, mais n’enlèveront que les organismes déjà en mauvaises conditions !…

« Mais, de même que, lors de l’invention de la poudre, le moine Schwartz inaugurant l’ère des explosifs fut la première victime de sa grande découverte, de même Philox Lorris, inaugurant l’ère de la guerre médicale, inventeur de procédés et d’engins merveilleux, faillit périr dans son laboratoire sur le théâtre de sa victoire, terrassé avec son collaborateur Sulfatin par une fuite des miasmes concentrés réunis pour ses études !… »

Et dans le grand téléphonoscope de l’Époque, celui qui montrait chaque jour aux Parisiens devant l’hôtel du journal l’événement à sensation, apparut matin et soir la chambre du malade, avec l’illustre savant dans son lit, en proie à la fameuse fièvre inédite, jusqu’au jour où l’on put voir ce martyr de la science debout dans la robe de chambre du convalescent et déjà au travail.

L’homme d’État, le grand orateur et l’historien des Marettes, fier d’être aussi compté parmi les martyrs de la science, se hâta, aussitôt rétabli, de déposer à la Chambre, en demandant l’urgence, la proposition de loi relative au grand médicament national. Depuis quinze jours on ne parlait que de l’affaire Philox Lorris, c’était la grande actualité à l’ordre du jour de toutes les conversations, le sujet de toutes les discussions des Académies scientifiques. La proposition des Marettes ne traîna donc pas dans les bureaux, elle fut examinée par une commission, ses articles furent débattus avec l’illustre savant, discutés d’avance par tous les journaux, et lorsqu’elle parut devant les Chambres, presque tous les partis s’y rallièrent, opposants et gouvernementaux ; et même le parti féminin, grâce à l’appui de Mme Ponto à la Chambre, de la sénatrice Coupard de la Sarthe au Sénat, et le parti intégral masculin, les adhérents de la Ligue de l’émancipation de l’homme, dirigés par M. des Marettes, se trouvèrent d’accord pour la première fois et votèrent du même côté.Albert Robida : La vie électrique

La loi passa à une énorme majorité. Elle décrétait l’inoculation du grand médicament obligatoire une fois par mois pour tous les Français à partir de l’âge de trois ans. Le monopole de la fabrication du grand médicament national microbicide et dépuratif, anti-anémique et reconstituant était assuré pour cinquante ans à la maison Philox Lorris. Les questions secondaires relatives à l’organisation des services restaient à régler, mais c’était l’affaire de Philox Lorris, nommé administrateur général avec pleins pouvoirs. De plus, sur l’avis de Philox Lorris, la création d’un ministère de plus fut décidée, on l’intitula Ministère de la Santé publique. Le portefeuille en fut donné à une éminente avocate et femme politique, Mlle la sénatrice Coupard de la Sarthe, rapporteuse au Sénat du projet de loi sur le grand médicament national.

M. Philox Lorris se trouva donc débarrassé des préoccupations de sa grande affaire du médicament. Il était temps, car il commençait à se sentir le cerveau horriblement fatigué. Lui aussi, dans le travail formidable de ces derniers jours, il avait eu des distractions et par moments s’était vu sur le point de confondre les flacons du grand médicament national avec les cornues de l’affaire des miasmes. Maintenant il était libre et pouvait se consacrer entièrement aux dernières études sur la concentration des miasmes et leur emploi généralisé dans les opérations militaires. Une commission d’ingénieurs généraux, nommée par le ministère de la Guerre, avait été chargée d’élaborer dans le plus grand secret un projet d’organisation du corps médical offensif. Elle tenait séance toutes les après-midi sous la présidence de l’illustre savant.

On voyait peu Estelle Lacombe au laboratoire, la jeune fille en arrivant chaque matin se hâtait, après avoir fait acte de présence au laboratoire, de gagner l’appartement de Mme Lorris , où personne des amis et relations de Philox Lorris , tous gens de science, d’affaires ou de politique, ne pénétrait jamais. Mme Philox Lorris était si occupée, pensait-on, toujours perdue dans les plus profondes méditations philosophiques, tournant et retournant pour son grand ouvrage les plus nébuleux problèmes de la méta physique.. La fiancée de Georges Lorris fut pourtant mise dans la confidence de ces travaux dont la seule idée la faisait trembler presque autant que les vastes conceptions scientifiques de Philox Lorris. Un jour, Mme Lorris l’introduisit mystérieusement dans une petite pièce que Philox Lorris appelait le cabinet d’études de Madame.

C’était un petit salon fort gai, rempli de fleurs, suspendu comme une cage vitrée sur l’angle de l’hôtel, avec vues sur le parc et sur l’immense déroulement des toits et des monuments de la grande ville.

« Voyez si j’ai confiance en vous, ma chère Estelle, dit Mme Lorris, il me semble que vous n’êtes pas trop ingénieure pour me comprendre.

— Hélas! je le suis si peu, madame, à mon grand regret et malgré mes efforts, M. Philox Lorris me le reproche toujours…

— Tant mieux! tant mieux ! Je puis vous révéler mon grand secret… Je m’enferme ici pour…

— Je sais, madame, pour votre grand ouvrage philosophique, dont M. Lorris donnait l’autre jour devant moi des nouvelles à quelques membres de l’Institut…

— Mon grand ouvrage philosophique, le voici l» dit Mme Lorris en riant.

Et elle montrait à Estelle stupéfaite une petite tapisserie en train et diverses broderies jetées parmi des journaux de modes sur une coquette table à ouvrage.

« Oui , je m’enferme ici pour travailler à ces petites inutilités, je me cache soigneusement de mes amies bourrées de sciences, ingénieures, doctoresses, femmes politiques. C’est ma frivolité qui s’obstine à lutter et à protester contre notre siècle scientifique et polytechnique, contre mon tyrannique mari et ses tyranniques théories… Nous serons deux si vous voulez? »

Ne voyant presque plus Estelle, M. Philox Lorris en était arrivé à l’oublier. Georges Lorris put s’en apercevoir un jour que M. Lorris, entre une matinée de manipulations de miasmes dans son laboratoire et un après-midi réclamé par le Comité d’organisation du nouveau corps médical offensif, crut pouvoir consacrer quelques instants à ses devoirs de père de famille.

« A propos, et l’affaire de ton mariage? dit-il à Georges, qu’est-ce que nous avons conclu donc, je ne me rappelle plus? Où en sommes-nous?

— Nous en sommes, répondit Georges, à la conclusion naturelle, vous n’avez plus qu’à fixer le jour…

— Très bien ! Voyons, je suis tellement pris… Passe-moi mon carnet… Bien… mercredi prochain, non, il faut les huit jours de publications… samedi, alors, j’aurai une heure à moi, vers midi, crie-moi cette date dans mon phono-calendrier de chevet, samedi 27, mariage Georges… au revoir.Albert Robida : La vie électrique

« A propos, sapristi, avec laquelle des deux?… Comment, des deux?

— Oui, de la doctoresse Bardoz, ou de la sénatrice Coupard de la Sarthe… Je dois t’avouer, mon cher enfant, que j’ai eu des distractions en ces temps derniers… Je baisse, mon ami, je baisse… Je voyais beaucoup ces dames dans nos comités. Un jour j’ai demandé la main de la doctoresse Bardoz et deux jours après, par suite d’un oubli que je ne m’explique pas, j’ai aussi demandé celle de la sénatrice… Je suis fort embarrassé et ennuyé… C’est à toi de décider… Tu sais, j’ai eu acceptation immédiate, ces dames n’aiment pas à gaspiller leur temps ni celui des autres… Voyons, laquelle?

— Ni l’une ni l’autre ! s’écria Georges en s’efforçant de ne pas rire, votre distraction a été plus grande que vous ne le soupçonniez; vous avez oublié que j’étais fiancé à une troisième personne… Et c’est celle-là que j’épouse.

— Ah! sapristi! qui donc?

— Mlle Estelle Lacombe l

— Aïe ! la jeune demoiselle encore imbue des frivolités d’un autre âge… Ah mais, nous en recauserons… nous verrons… je me sauve ! »

Le samedi 27, le téléphono-agenda de M. Philox Lorris lui rappela que le jour fixé pour le mariage de Georges était arrivé. Quelle corvée! Justement il avait le matin une série d’expériences décisives pour l’affaire des miasmes, et ensuite une importante séance du comité !… M. Philox Lorris s’habilla à la hâte et téléphona son fils.

« Tu ne m’as pas dit avec laquelle ?

— Mais si, avec Mlle Estelle Lacombe !

— Alors, c’est décidé? Tout à fait ! Toute la noce est prévenue… Maman s’habille pour la cérémonie…

— Je n’ai pas le temps de discuter… Mais me voilà fort embarrassé… J’ai la doctoresse Bardoz et la sénatrice Coupard de la Sarthe sur les bras maintenant. Et à cause de toi !… Comment me tirer de là?

— Dame, je ne sais trop!

— J’y pense, cela ferait bien l’affaire de Sulfatin…

— Comment, toutes les deux?

— Non, une seulement, n’importe laquelle, c’est un homme sérieux, lui… Elles se valent.

— Mais c’est qu’il en restera une…

— Saperlotte! Tu peux dire que ton mariage me jette dans de cruels embarras, à un moment où je n’ai guère le temps de m’occuper de niaiseries… Que ferons-nous de la deuxième? Mon Dieu, qu’en ferons-no us ?

— Il y a bien M. Adrien La Héronnière, votre ex-malade… Mais il avait parlé, pour être bien soigné, d’épouser Grettly, qui s’entendait à le dorloter…

— Puisqu’il n’est plus malade… D’ailleurs il pourrait épouser la doctoresse Bardoz, et Sulfatin, qui est ambitieux, aurait la main de la sénatrice… Il faut absolument que j’arrange ces affaires-là avant d’aller pour toi à la mairie… »

Albert Robida : La vie électriqueVIII Le mariage. — Retour à Kernoël. — Les vacances.

Georges et Estelle sont mariés. La cérémonie a été imposante. Gomme M. Philox Lorris, très occupé aux mariages Sulfatin et La Héronnière, qui ont demandé toute une matinée de négociations téléphoniques, se trouvait en retard pour la mairie, M. le maire du LXIIe arrondissement a tranché la difficulté en mariant téléphoniquement les deux jeunes époux. Puis on est allé à l’église, où se pressaient toutes les notabilités de la science, de la politique, de l’industrie, du haut commerce, des lettres et des arts. Plus de douze cents aéronefs ou aérocabs se balançaient au-dessus de l’édifice et ce fut un charmant coup d’oeil que le défilé de tous ces élégants véhicules aériens escortant les nouveaux époux jusqu’à l’hôtel Philox-Lorris.

Dans l’après-midi, les nouveaux mariés remontèrent dans leur aéronef. Ils fuyaient vers le coin de nature tranquille interdit aux envahissements de la vie moderne, vers le parc national de Bretagne, où ils avaient naguère fait. leur voyage de fiançailles. La petite ville de Kernoël les revit. Par autorisation spéciale, Georges Lorris put amener dans une anse de la petite baie un aéra-chalet des plus confortables et s’y installer avec Estelle à 50 mètres au-dessus de la grève, dans l’embrun de la mer et le parfum des landes, devant un panorama splendidement pittoresque de criques sauvages ou de pointes rocheuses hérissées de vieux clochers, de forêts de chênes enchâssant dans l’émeraude de vieilles ruines féodales ou de mystérieux cercles de pierres celtiques…

Les semaines passèrent vite dans ces délicieuses solitudes… Un jour vint cependant où elles furent envahies. C’était le commencement des vacances. Toutes les diligences du pays, toutes les carrioles, toutes les antiques guimbardes roulaient chargées de gens pâles et fatigués, dont les têtes ballottaient sous les cahots des chemins. C’était l’arrivée annuelle des citadins lamentables venant chercher le repos et puiser de nouvelles forces dans le calme et la tranquillité des landes, l’arrivée de tous les énervés et de tous les surmenés, accourant se rejeter sur le sein de la bonne nature, haletants des luttes passées et heureux d’échapper pour quelque temps à la vie électrique.

FIN A. ROBIDA.

A lire également : La guerre au XXème siècle ; L’île de Lutèce

Post a Comment

Your email is never published nor shared. Required fields are marked *
*
*

*