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Street art

Quand bien même certains détracteurs viendraient accuser les street artists – Banksy le millionnaire en tête – d’être des vendus, le débat n’a définitivement plus lieu d’être. Une œuvre de street art – la terminologie tend d’ailleurs à parler davantage d’art urbain -, est un objet du marché comme un autre, et a depuis longtemps autant affaire aux galeries et aux salles de vente qu’à la rue, l’un finançant souvent l’autre. « Quand Invader crée une pièce dans la rue, il crée un alias pour le marché« , explique Nicolas Laugero Lasserre, collectionneur depuis vingt ans de street art et directeur de l’Espace Pierre Cardin. La sérigraphie, la photographie, le pochoir, le graffiti, la peinture, la customisation, l’installation, sont devenus autant de techniques et de supports exposés, donc autant d’objets à vendre. Des maisons de vente s’en sont d’ailleurs fait la spécialité comme Artcurial à Paris, Leclere à Marseille, ou encore Bonhams à Londres.

C’est finalement toute la chaîne muséale et financière qui s’est mise au street art 2e et 3e génération (les historiques tels que Basquiat ou Haring ont depuis longtemps squatté le marché). Les musées consacrant des expositions à cette branche de l’art contemporain ou intégrant des œuvres de street art dans leur collection permanente (encore qu’ils restent timides), et les grandes galeries mondiales accueillant des street artists dans leur écurie (on pense à JR ou Kaws chez Emmanuel Perrotin ou Futura 2000 chez Jérôme de Noirmont pour la France) finissent de légitimer le mouvement, et donc de donner une « valeur » esthétique et pécuniaire à ces œuvres aux yeux des collectionneurs. Et le chiffre du street art est en train d’exploser.

« Il y a une évolution des prix très forte, tout simplement parce qu’il existe maintenant une assiette de gens et de collectionneurs intéressés par l’art urbain qui s’élargit constamment, le tout dans un contexte de mondialisation qui n’existait pas il y a dix ans. Tout va plus vite. On a d’un coup une scène mondiale, avec d’un côté un top ten mondial et des assiettes de collectionneurs mondiaux dont les français comme JR font partie, et un top ten à échelle nationale. Bref, c’est un engouement général pour cette deuxième génération d’artistes qui a intégré les galeries. Tout est en train de se décloisonner. Bientôt, il n’y aura plus de frontière entre art urbain et art contemporain, ils pénètrent tous le marché« , poursuit Nicolas Laugero Lasserre. Pour le pire ou le meilleur.

Le syndrome Koons appliqué au street art

Les critères de jugement d’un street artist et la construction de sa cote se basent sur les mêmes critères que pour l’art contemporain classique. La valeur repose avant tout sur son talent, sa longévité, sa pertinence et la galerie qui le représente. Et en la matière, le street art suit les mêmes schémas que ses collègues de l’art contemporain, dérives comprises. « Toutes les galeries y viennent, certaines qui n’y connaissent rien et essaient de surfer sur du vide« , déplore Nicolas Laugero Lasserre. Tout comme l’art contemporain avec son triumvirat  KoonsHirstou Murakami qui surfent sur les spéculations du marché, le street art n’échappe pas aux envolées spéculatives. On pense évidemment à la collaboration entre Hirst et Banksy qui a fait tomber le dernier coup de marteau à 1,3 M d’euros pour Keep it spotless (voir image ci-dessus), un détournement sauce Banksy d’un fameuxSpot Painting de Hirst (même si cette œuvre a été proposée lors d’une vente de charité au profit de AIDS, elle a bien évidemment boosté  la cote de l’ami Banksy, et le choix de Hirst, objet de toutes les spéculations marchandes, n’est pas anodin).

Mais l’on pense surtout à un Mr. Brainwash allias Thierry Guetta, qui a démontré à son insu les dérives d’un street art au rabais (à voir dans Faites le mur !, le film de Banksy) dont l‘imposture n’a d’égale que la faiblesse du travail, imposture qui lui a valu d’entrer au top 500 des ventes 2011 à la 387e place en inondant le marché par palettes de douze de sous œuvres warholiennes cousues de fils blancs, et le marché de se jeter dessus. « Mr. Brainwash, c’est l’homme à abattre« , s’insurge le directeur de l’Espace Pierre Cardin. « Tout ce que dit Banksy dans le  film est vrai. Banksy nous dit les choses en deux étapes : ‘j’ai niqué tout le système du marché de l’art, vous êtes tous des cons, votre système est pourri par la spéculation, je vous le prouve, je suis un des plus côtés dans le monde, mais c’est pas tout, je vais vous reniquer. Je vais prendre la pire daube, et je crée le monstre : Mr. Brainwash’. Banksy nous montre la perversion du monde dans lequel on vit, en particulier du monde de l’art et du marché. Guetta bidouille un mi-Pop Art, mi-Banksy, mi-Shepard Fairey et il est aujourd’hui très côté et c’est évidemment honteux. C’est Banksy qui nous la mit sous le nez. Mais calmons-nous, tout le monde n’est évidemment pas à mettre dans le même panier. On est dans une euphorie mais le ménage se fera naturellement. » En attendant, Banksy cache la poussière sous le tapis de Damien Hirst. Entre street art et art contemporain, la boucle est bouclée.

Spéculation et clientèle VIP

Le premier à être « sorti » de la rue pour rentrer dans une galerie, est l’américainJean-Michel Basquiat. Et celui qui signait SAMO occupe depuis plusieurs années la place de N°1 des ventes mondiales, indéboulonnable et inaccessible surtout. Les œuvres de Basquiat vendues entre juillet 2011 et juin 2012 (source Art Price) atteignent un total de 79 millions d’euros (en ventes publiques), et la plus haute adjudication a de quoi donner le vertige en approchant les 15 millions d’euros pourUntitled, une toile réalisée en 1981 :

À côté, même Banksy fait pâle figure. Son cas est tout à fait singulier et la banksymania ne semble pas prête de s’arrêter, bien au contraire. Les collectionneurs parient justement sur sa longévité (et/ou sur une plus-value rapide concernant ses œuvres). Aujourd’hui, iI vous faudra débourser jusqu’à 200 000 € pour avoir un Banksy dans votre salon. Une ascension fulgurante pour le britannique et ce, en quelques années à peine. Déjà en 2011, Banksy trônait à la 90e place du Top 500 Art Price avec un produit de ventes de plus de 1,5M€, pour un total de 83 pièces mises sur le marché, et une adjudication maximale  à 100 197 €. Cette année, il ramasse les livres sterling à la pelle. Hissé à la 68e place, Banksy affiche un chiffre d’affaires d’un peu moins de 2M€,avec une adjudication maximale à262768 €,le double de l’année précédente.

Parmi les collectionneurs de l’artiste, on trouve des peoples tels que Christina AguileraAngelina Jolie, ou encore Kate Moss. Banksy, c’est le mythe de Midas à la sauce XXIe siècle. Tout ce qu’il (re)touche vaut de l’or. En 2006, il modifie la pochette et les photos du disque de Paris Hilton (!) tandis que Danger Mouse remixe les titres, les faux-disques sont replacés discrètement en rayon dans différents magasins britanniques, avec leur code barres d’origine. Sur les sites de ventes aux enchères, ces disques se négociaient environ 1 000 € pièce. Un anglais, Leon Lawrence, à qui il n’a pas non plus échappé qu’une pièce de Banksy pouvait valoir son pesant de cacahuètes, a été condamné en septembre dernier à neuf mois de prison avec sursis et 240 heures de travaux d’intérêt général pour avoir vendu 21 000 € sur ebay Sperm Alarm, une œuvre de Banksy dérobée sur le mur d’un hôtel londonien.

Un cran très en dessous de Banksy, pour ne pas dire qu’un fossé les sépare, certains street artists parviennent à tirer leur épingle du jeu. Moins célèbre et plus abordable que l’anonyme le plus célèbre de Londres, Blek le rat (que Banksy cite volontiers parmi ses influences) : certaines peintures à l’aérosol sont accessibles à partir de 5 000 €. Des pièces de Jonone, Shepard Fairey (Obey) ou D*Face peuvent coûter entre 20 000 € ou 30 000 €. La plupart des toiles du duo d’artistes brésiliens Os Gêmeos et leurs fameux géants jaunes s’échangent entre 40 000 € et 70 000 €. Entre customisation et Pop Art, les œuvres de Kaws, surnommé le Murakami américain, montent en flèche (Perrotin n’y est pas pour rien, ça tombe bien, il représente les deux artistes) avec une adjudication record en novembre 2011 à 112 000 € pour une acrylique (Kawsbob enters the strange forest). Une œuvre originale d’Adam Neate ou de Cyclops peut encore se monnayer à moins de 6 000 €.

Chez les français, les œuvres de C215 oscillent entre 5 000 € et 11 000 €, Zevs et ses désormais célèbres Liquidated logos – logos dégoulinants – peuvent atteindre jusqu’à 16 000 € (Liquidated apple, chez Artcurial en février 2012). Des tirages de JR peuvent quant à eux atteindre 30 000 € et des toiles de Speedy Graphito coûtent entre 12 000 et 18 000 €. À portée de petites bourses (au regard de certaines sommes stratosphériques), des sérigraphies d’artistes historiques comme Blek le Rat sont estimées entre 800 et 1200 €, un petit format de céramiques d’Invader entre 500 et 600 € et certains toys customisés par Kaws commencent à 400 € en salle de ventes. Pour les très petites bourses, il faudra se contenter d’une sérigraphie (tirée à 5000 exemplaires) à partir de 30€ sur le site de Shepard Fairey. Des porte-drapeaux comme Nicolas Laugero Lasserre qualifient le street art d’art majeur, le marché qui lui est dédié se révèle explosif, et l’on voit bien qu’en la matière, la valeur n’attend pas forcément le nombre des années. Alors passade ou profonde mutation ? C’est LA grande inconnue de ces nouvelles générations du street art. Mais une chose est sûre : qu’elles soient peintes, graffées ou sérigraphiées, les lignes bougent…

Par Alexandrine Dhainaut

En ce moment : « Au-delà du street art », exposition collective au Musée de la Poste (Paris), jusqu’au 30 mars 2013, réunissant 11 artistes : Bansky, C215, Dran, Invader, L’Atlas, Ludo, Miss.Tic, Rero, Shepard Fairey, Swoon et Whils.

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