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Et si l’amour durait, par Alain Finkielkraut,aux éditions Stock, à lire, à lire…

Il en est des bons livres comme des bonnes philosophies: ils contiennent leur propre réfutation, qui est moins un obstacle qu’un aliment à leur développement. Ceux qui attendent de Finkielkraut des recettes pour connaître l’amour durable en seront pour leurs frais. L’auteur n’est pas un de ces conservateurs ordinaires qui apportent des réponses simples à des problèmes complexes. Il est, depuis sa jeunesse, un être tragique, c’est-à-dire un arpenteur d’impasses. Il existe en effet des situations sans issue: l’amour en est une, ce qui fait sa grandeur et son déchirement.

A travers quatre romans«la Princesse de Clèves», de Mme de La Fayette, «les Meilleures Intentions», d’Ingmar Bergman, «Professeur de désir», de Philip Roth, «l’Insoutenable Légèreté de l’être», de Milan Kundera -, Finkielkraut explore les extravagances du renoncement, l’énigme du ressentiment, le malheur du désamour et la désertion du lyrisme.

La fortune singulière de «la Princesse de Clèves», critiquée par Nicolas Sarkozy et plébiscitée par ses opposants, repose sur un malentendu: Mme de Clèves nous irrite car elle ne cède pas à ce qu’elle désire le plus au monde, l’union avec M. de Nemours, une fois son mari décédé. Si bien qu’adversaires ou partisans de ce livre sont d’accord: le crime de cette aristocrate, c’est l’abstinence, le choix des solitudes glacées du veuvage plutôt que les plaisirs partagés.

Finkielkraut désapprouve les moeurs légères de notre époque, ces liaisons par intérim qui forment notre quotidien. Mais il est trop intelligent pour les condamner sachant que l’amour, «enfant de bohème devenu roi», supporte mal le poids du temps. Tabler sur sa pérennité, c’est oublier la précarité du désir, les intermittences du sentiment. Il y a ici autant d’arguments pour que contre la monogamie.

Ce que nous avons perdu en émancipant le coeur et le corps, c’est la garantie d’une permanence: nous voici livrés sans mesure aux déchaînements du caprice. Nous ne pouvons plus aimer comme nos parents, le retour aux anciens temps est impossible. Finkielkraut esquisse tout de même quelques pistes qui sont autant d’aveux personnels dissimulés dans une lecture éblouissante: la sobriété dans l’expression de la tendresse, le pardon des offenses qui libère les amants des prisons de la mémoire, le tact dans l’aveu qui doit être soumis à la juridiction des cas particuliers et ne pas être proféré sans ménagement.

Il est des cas où le mensonge est préférable à la vérité quand celle-ci peut détruire. Enfin, évoquant à la dernière page le mythe de Philémon et Baucis, à qui Zeus accorda la grâce de mourir ensemble et d’être transformés en arbres pour l’éternité, il exalte la chance pour les époux d’une fin simultanée. Ainsi retrouve-t-il la grande affinité romantique de l’amour et de la mort pour conclure sur une note de mélancolie douce et de « tristesse paisible, presque heureuse».

Pascal Bruckner

http://agora.qc.ca/Dossiers/Alain_Finkielkraut

Source: « le Nouvel Observateur » du 22 septembre 2011.

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