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Francis Jammes (1868-1938)

http://www.francis-jammes.com/

 poèteromancierdramaturge et critique français. Il passa son existence dans le Béarn et le Pays basque

Spirituelle, bleue et fraîche matinée,
Sur les murs effrités où darde un laurier-tin !
Cœur semblable à la source au filet argentin !
Âme qu’un desservant obscur a communiée !

Ô passereaux en or des îles fortunées !
Chantez que le bonheur se trouve sous la main,
Que le Ciel, ici-bas, est un morceau de pain,
Et que nous renonçons à fouiller l’Empyrée.

Porte-lyres ! Oiseaux des extrêmes midis,
Que les marins disaient venir du Paradis,
Ne jamais se percher, et n’avoir que des ailes.

Planez en vous plaignant au-dessus du sentier
Où la petite enfant de l’humble métayer
Sans qu’elle ait à monter porte le Ciel en elle.

LA JEUNE FILLE

La jeune fille est blanche,
elle a des veines vertes
aux poignets, dans ses manches
ouvertes.

On ne sait pas pourquoi
elle rit. Par moment
elle crie et cela
est perçant.

Est-ce qu’elle se doute
qu’elle vous prend le cœur
en cueillant sur la route
des fleurs ?

On dirait quelquefois
qu’elle comprend des choses.
Pas toujours. Elle cause
tout bas.

« Oh ! ma chère ! oh ! là là…
… Figure-toi… mardi
je l’ai vu… j’ai rri. » — Elle dit
comme ça.

Quand un jeune homme souffre,
d’abord elle se tait :
elle ne rit plus, tout
étonnée.

Dans les petits chemins
elle remplit ses mains
de piquants de bruyères,
de fougères.

Elle est grande, elle est blanche,
elle a des bras très doux.
Elle est très droite et penche
le cou.

1889

GUADALUPE DE ALCARAZ

Guadalupe de Alcaraz a des mitaines d’or,
Des fleurs de grenadier suspendues aux oreilles
Et deux accroche-cœur pareils à deux énormes
Cédilles plaqués sur son front lisse de vierge.

Ses yeux sont dilatés comme par quelque drogue
(On dit qu’on employait jadis la belladone) ;
Ils sont passionnés, étonnés et curieux,
Et leur prunelles noires roulent dans du blanc-bleu.

Le nez est courbe et court comme le bec des cailles.
Elle est dure, dorée, ronde comme une grenade,
Elle s’appelle aussi Rosita-Maria,
Mais elle appelle sa duègne : carogna !

Toute la journée elle mange du chocolat,
Ou bien elle se dispute avec sa perruche
Dans un jardin de la Vallée d’Amériaa
Plein de ciboules bleues, de poivriers et de ruches.
  

Lorsque Guadalupe qui a dix-sept ans
en aura quatre-vingts, elle s’en ira souvent
dans le jardin aux forts parfums, aux fleurs gluantes,
jouer de la guitare avec de petits gants.

Elle aura le nez crochu et le menton croche,
les yeux troubles des vieux enfants, la maigreur courbe,
et une chaîne d’or à longues émeraudes
qui, roide, tombera de son col de vautour.

D’un martinet géant et qui sera sa canne,
elle battra les chats, les enfants et les mouches.
Pour ne pas répondre, elle serrera la bouche.
Elle aura sur la lèvre une moustache rase.

Elle aura dans sa chambre une vierge sous globe,
gantée de blanc avec de l’argent sur la robe.
Cette vierge de cire sera sa patronne,
c’est-à-dire Notre-Dame-de-Guadalupe.

Lorsque Guadalupe de Alcaraz mourra,
de gros hidalgos pareils à des perroquets
prieront devant ses pieds minces et parallèles,
en ayant l’air d’ouvrir et de fermer les ailes.

1901

JE T’AIME

I

Je t’aime et ne sais ce que je te voudrais.
Hier mes jambes douces et claires ont tremblé
quand ma gorge t’a touché, lorsque je courais.  

II

Moi, le sang a coulé plus fort comme une roue,
jusqu’à ma gorge, en sentant tes bras ronds et doux
luire à travers ta robe comme des feuilles de houx.   

I

Je t’aime et je ne sais pas ce que je voudrais.
Je voudrais me coucher et je m’endormirais…
La gentiane est bleue et noire à la forêt. 

II

Je t’aime. Laisse-moi te prendre dans mes bras…
La pluie luit au soleil sur les arbres du bois…
Laisse-moi t’endormir et tu m’endormiras.

I

J’ai peur. Je t’aime et ma tête tourne, pareille
aux ruches du vieux banc où sonnaient les abeilles
qui revenaient gluantes des raisins des treilles. 

II

Il fait chaud. Les blés sont remplis de fleurs rouges.
Couche-toi dans les blés et donne-moi ta bouche.
Les mouches bleues au bas de la prairie — écoute ? 

I

La terre est chaude. Il y a là-bas des cigales
près du vieux mur où sont des roses du Bengale,
sur l’écorce blanche et rugueuse des platanes. 

II

La vérité est nue et mets-toi nue aussi.
Les épis crépiteront sous ton corps durci
par la jeunesse de l’amour qui le blanchit. 

I

Je n’ose pas, mais je voudrais être nue ce soir…
Mais tu me toucherais et j’aurais peur de toi.
Je serais toute blanche et le soir serait noir. 

II

Les geais ont crié dans le bois, car ils aiment.
Les capricornes luisants s’accrochent aux chênes.
Les abeilles qui aiment les longs vols blonds essaiment.

I

Prends-moi entre tes bras. Je ne peux plus qu’aimer
et ma chair est en air, en feu et en lumière,
et je veux te serrer comme un arbre un lierre. 

II

Les troupeaux de l’Automne vont aux feuilles jaunes,
la tanche d’or à l’eau et la beauté aux femmes
et le corps va au corps et l’âme va à l’âme.

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