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Manon Baletti, des lettres d’amour à Casanova…

Jean-Marc Nattier, né le 17 mars 1685 à Paris où il est mort le 7 novembre 1766, est un peintre français. La célébrité de ce peintre lui fut prédite par Louis XIV, qui lui dit, en voyant quelques-uns de ses dessins : « Continuez, Nattier, et vous deviendrez un grand homme ».

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Portrait of Manon Balletti (1757), oil on canvas painting by the French artist Jean-Marc Nattier , 54 cm x 47.5 cm, National Gallery, London.

Mlle Marie-Madeleine Balletti commonly known as Manon (1740–1776) was the daughter of Italian actors performing in France and lover of the famous womanizer Giacomo Casanova (1725-1798). She was ten years old when she first met him; she happened to be the daughter of Silvia Balletti, an actress of the Comédie Italienne company and younger sister of Casanova’s closest friend.

The lovers started their relationship when Casanova was thirty-two years old and Manon was seventeen. (Although Manon’s mother was associated with acting, disreputable at the time, mother and daughter were observed by Casanova to be of a pure nature.) She wrote forty-two letters full of love and deep feelings for him; a well-known quote from these letters describes Casanova as: « My lover, my husband, my friend ». Despite the fact that Casanova was deeply in love with Manon, his sexual passions caused him to be unfaithful, causing their three-year relationship to have numerous ups and downs. Yet she continued to share his home, found in Rue du Petit-Lion-St. Sauveur. Manon was at the time engaged to her clavichord teacher, but broke it off at Casanova’s request, thus starting a new engagement with him. This did not keep him from having various sexual relations with other women, yet Manon remained faithful to him. His memoirs record his regret for being unkind to her when having these affairs.

Once Casanova was imprisoned after he was sued by creditors in Paris. Manon sent a pair of diamond earrings with which she bought him out. Subsequently she ended the engagement and returned his portrait and letters. Manon married the architect Jacques-François Blondel a short while after, disappointing Casanova’s belief that he would one day be able to settle down with her.

Manon died at the age of 36, questionably from pulmonary hypertension. Casanova wrote in his memoirs that he believed his behavior shortened her life.

 

 

Fichier:Manon Balletti (1757) by Jean-Marc Nattier.jpg

Mon cher Casanova
lettres d’amour
de
Manon Balletti

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Ah ! que M. mon frère m’ennuie ! Il est excédant et l’on ne
peut pas être plus gauche qu’il ne l’est, à sa garde ; mais ne parlons pas de
lui, car il m’a cosi mis de mauvaise humeur, que je ne veux point du tout
l’être avec vous.

Je vais répondre exactement à votre dernière lettre. Vous
commencez par m’exagérer beaucoup votre amour, je le crois sincère, il me
flatte, et je ne désire autre chose que de le voir durer toujours. Durera-t-il ?
Je sais bien que vous allez vous révolter contre mon doute ; mais enfin, mon
cher ami, dépend-il de vous de cesser de m’aimer ? ou de m’aimer toujours ?

Mais, passons, car je crois que ces craintes ne vous plaisent
pas beaucoup. La crainte que vous me marquez sur l’incertitude et la réussite de
vos projets me flatte, parce qu’elle me prouve votre amour, et l’envie que vous
auriez de me rendre heureuse en tout point. Je vous assure que je me le
trouverai si je puis être à vous et si vous me conservez toujours cette
tendresse que vous me devez pour accompagner la mienne. Mais je ne veux point
que vos craintes vous fassent me dire de tâcher de vous oublier.

Moi, vous oublier ! moi, cesser de vous aimer, quand j’ai osé
vous le dire ! Ah ! vous ne me connaissez pas ! Si vous saviez les efforts que
j’ai faits pour vaincre le penchant que je me sentais pour vous quand j’ai
commencé à l’apercevoir ! A présent je puis vous le dire, puisque heureusement
ou malheureusement je n’y ai pas réussi.

Mais cela m’a donné bien de la peine inutile. J’ai commencé par
croire que la complaisance que je m’apercevais avoir pour vous, n’était qu’une
simple amitié, mais des plus simples ; je m’amusais avec vous plus qu’avec qui
que ce soit, mais je me disais : «Il est gai, il a de l’esprit, cela n’est pas
étonnant» ; mais enfin je me trouvais inquiète ; quand vous passiez un jour sans
venir au logis, j’étais triste, sérieuse, et je trouvais qu’en rêvant, je ne
pensais qu’à vous. Ah ! j’ai frémi, je me suis aperçue du penchant que je
prenais pour vous, et l’épouvante s’est emparée de moi. «Que fais-je ? me
disais-je ; sur le point d’épouser un homme à qui l’on m’a promise, auquel je me
suis aussi promise moi-même, je vais prendre de l’inclination pour un homme que
je ne verrai peut-être bientôt plus, qui ne m’aime pas» ; car alors je croyais
de bonne foi que vous ne m’aimiez pas ; «que deviendrais-je ? Que je suis
imprudente, ridicule ! aimer quelqu’un qui n’a que de l’indifférence, c’est se
rendre malheureuse». Mais quelquefois je me figurais que vous pourriez peut-être
m’aimer aussi, que vous n’osiez me donner des marques de votre amour à cause des
circonstances qui ne vous le permettaient pas.

Les choses sont changées ; il y a eu un disgracié qui vous a
fait tout à fait connaître ; je vous ai démasqué et cela ne vous a pas fait du
tort dans mon coeur ! Puisse cette tendre amitié que nous avons l’un pour
l’autre être heureuse ! Elle peut faire notre bonheur ou notre malheur ; quelle
dure alternative ! Il est cosifâcheux d’aimer !

Mais bonsoir, mon cher ami, je me meurs de sommeil ; ma plume
tombe de mes mains, mes yeux se ferment ; mais comme ce n’est point tout cela
qui vous écrit, je vais toujours ; mais il n’y a pas moyen, je dors tout de bon.

Bonsoir, bonsoir, mon bon ami, aimez-moi toujours bien. Si vous
vouliez me rendre bien contente, vous brûleriez mes lettres ! Je rêve que je
vous dis que je vous aime !

avril 1757

Pendant que vous êtes là à jaser, mon cher ami, je vais vous
écrire, moi. Je suis très aise que vous ne doutiez plus de mon amitié pour vous
(vous auriez grand tort au moins si c’était autrement) ; mais je voudrais que
cette persuasion-là ne vous servît qu’à m’aimer davantage et ne vous rendît si
sûr de ma tendresse que vous négligiez de conserver mon coeur : mais je crois
que vous n’avez pas besoin que je vous dise tout cela ; si vous m’aimez bien,
vous tâcherez sans doute de faire que je vous aime aussi toujours.

Je suis impatiente au moins en ce que M. Rodrigo ne s’en va pas
; à la fin, c’est horrible ! Il ne lui manque plus que la guitare. Dépêchez-vous
donc, mon cher ami, si vous voulez me voir.

Oh ! mon Dieu, vous ne m’aimez guère puisque vous ne vous
pressez pas plus.

Oh ! non, je ne sais ce que je dis ; vous m’aimez bien, mon
cher ; mais je suis impatiente, parce que je prévois que si vous venez si tard,
je vous verrai moins ; et je suis très aise de vous voir les soirs, parce que je
vous vois un peu plus librement… Mais j’entends remuer ; eh ! bien… oh ! ce
n’est encore rien… Je m’impatiente.

Oh ! Sia lodato quel che diceva la signora zia ! Ils
partent, ils partent ! Et j’en suis ravie, car je vais vous voir bientôt. Mais
quoi ! Mme Jules ne s’en va pas ?… Ah ! si fait, la voilà partie ! Ah ! Dieu
soit béni !

Je vous attends à présent, vous. Ah ! si vous lambinez, vous
devez sentir, mon cher ami, autant d’impatience que moi ; si vous m’aimez,
arrivez donc ! Je quitte la plume à chaque moment pour vous attendre !… Ah !
vous voilà !

commencement de mai 1757

Oh ! pour aujourd’hui, exactement un mot, car je meurs de
sommeil, mais si je ne vous écrivais ce mot, je croirais n’avoir pas bien passé
ma journée, et comme je l’ai trouvée fort satisfaisante et fort agréable,
puisque je l’ai passée avec vous, je veux qu’il n’y manque rien. Mais comment
l’avez-vous trouvée, vous ? Cela m’inquiète, et je crains que vous ne l’ayez
trouvée longue. Pour moi, elle ne m’a duré qu’un moment. Je suis contente de
votre lettre ; je vous exhorte, mon cher ami, à faire tout au monde pour hâter
votre bonheur autant que vous le dites. Vous devez être aussi empressé que moi.
Je suis très aise de ce que notre aimable maman vous a dit ce matin ; cela
prouve qu’elle ne songe plus qu’à ce qui peut nous rendre contents l’un de
l’autre ; je lui désire autant de santé que vous, et l’achèterais volontiers de
la mienne si cela était possible.

Bonsoir. Je m’endors, et vous voyez bien que j’écris encore
plus mal qu’à mon ordinaire. Enfin, je serai contente si vous pouvez lire que
vous êtes mon cher ami et que je serai toujours la même pour vous. Bonsoir.
Demain vous serez mon compagnon. Si vous pouviez l’être toujours ! Bonsoir,
bonne nuit, je dors.

Ayez soin de mes lettres, je vous prie. Songez que cela est de
la dernière conséquence.

fin mai 1757, 1 heure passée

Maman, à ce que j’ai pu voir, n’a pas parlé à la personne chez
qui nous avons dîné de rien qui puisse nous chagriner l’un et l’autre ;
l’occasion ne s’en est pas présentée…

Ce n’est donc plus cela qui m’inquiète infiniment ; mais, vous
le dirai-je ? il est vrai que je crois votre amour diminué. Je ne vous en fais
point un crime, non ; j’ai mille défauts, je le sais, et plus l’on me connaît,
et plus l’on m’en découvre ; mais comme la tendre amitié que j’ai pour vous
n’est diminuée en aucune façon, je me trouve à plaindre de vous l’avoir fait
connaître, et je crains même quelquefois que cet aveu n’ait servi qu’à vous
détacher plutôt de moi, et cela me donne occasion d’avoir beaucoup de reproches
à me faire. Mais vous me rassurez d’une façon trop tendre dans votre lettre,
pour que je puisse douter de votre fidélité. Oui, vous m’aimez, et je veux le
croire, pour votre honneur et pour ma satisfaction ; je souhaite même que vous
ne doutiez pas non plus de mon attachement pour vous.

Il ne faut pas parler encore à maman ; laissons aller les
choses tant qu’elles vont calme, et ne réveillons pas le chat qui dort.

J’ai une chose à vous demander, mon cher ami, qui, à ce que
j’imagine, ne vous coûtera pas infiniment ; ce serait (ne vous fâchez pas, ce
n’est pas que je me méfie de vous) de brûler toutes mes lettres, car je me meurs
de peur que vous n’en égariez quelqu’une ou que vous n’en laissiez traîner
quelque part, où mon frère allant chez vous puisse la trouver. D’ailleurs, je ne
me flatte pas qu’elles puissent vous être bien chères et que vous trouviez
autant de plaisir à les relire que j’en ai eu à les écrire. Et par conséquent
vous ne devez pas beaucoup insister pour les garder. Ainsi je compte, mon cher,
que vous m’accorderez ma demande, et je réparerai celles que vous n’avez plus,
en vous en écrivant le plus souvent que je pourrai de nouvelles (que vous
brûlerez aussitôt lues), pourvu que vous m’assuriez qu’elles vous sont très
agréables.

Mais bonsoir ; je ne m’aperçois point que mon griffonnage est
fort long et le sommeil si loin de moi, que j’écrirais jusqu’à demain sans
m’apercevoir que je suis au lit, et que j’y suis pour dormir. Adieu, bonsoir,
aimez-moi bien et dites-moi ce qu’il faut faire pour que nous soyons toujours
bons amis ; j’y souscrirai de tout mon coeur.

Bonsoir, bonsoir, je veux que vous dormiez le mieux du monde ;
adieu, mon cher ami.

commencement de juin 1757, 1 heure

En vérité, mon cher ami, vous devenez très plaisant, et vous le
devenez presque autant que moi ; c’est ce qui me fait prendre la résolution de
ne plus l’être.

Comment donc ! nous nous écrivons les choses du monde les plus
agréables, et nous nous querellons toujours ! Oh ! cela n’est pas du tout bien,
et il ne faut plus que cela soit ainsi, mon cher ami. Nous nous sommes fâchés ce
soir aussi mal à propos qu’il se puisse ; je dis : nous, quoiqu’en vérité je ne
le sois pas, moi ; non, je n’ai point du tout de rancune, et je pense à vous
sans aucune sorte de ressentiment.

Mais pourquoi, mon cher, vous qui m’aimez tant (à ce que vous
dites) vous rancuner pour rien ? Est-ce l’excessive bonté (le terme de M.
Poinsinet va fort bien là) que j’ai eue pour vous aujourd’hui, qui vous a fait
prendre une certaine sorte d’humeur ? Cela serait bien mal, car enfin elle ne
devrait faire autre chose que vous donner plus d’amour pour moi et vous prouver
ce que vous ne savez que trop peut-être.

Mais brisons là. Je vais très bien dormir cette nuit, mon cher
; l’on vient de m’apporter un fort bon lait de poule qui me fera du bien. Je
souhaite que vous dormiez bien aussi, et je ferai une bonne nuit, pensant que
vous la faites aussi et que vous vous êtes endormi en pensant à votre petite
amie avec plaisir et sans rancune. Si vous m’aimez, cela doit être comme cela au
moins. Mais à propos, je veux vous proposer une chose pour que nous soyons
toujours bien ensemble, car se brouiller toujours, cela me désespère et me
désole, je ne le veux plus ; non, non, non !

Ainsi il faut, mon cher ami, que nous fassions de part et
d’autre des articles par lesquels nous nous dirons naturellement ce qu’il faut
éviter pour ne nous pas choquer réciproquement ; je souscrirai à tout ce que
vous me direz, et je veux que vous commenciez. Alors, quand nous aurons une
liste, nous nous réglerons, et si quelqu’un manque au traité, on s’en fera
quelques petits reproches, mais par écrit, et il sera dit qu’il ne faudra jamais
qu’il y paraisse par le refroidissement des parties. Aussi, par cet arrangement,
nous serons toujours bien ensemble, et si nous avons quelque discussion, nous la
viderons par écrit, et nous nous défendrons le mieux que nous pourrons.

Voulez-vous, mon cher ami, que cela soit comme cela ?
Répondez-moi au plus vite ; car je suis anxieuse de savoir si mon projet vous
plaît. Adieu, bonsoir, je dors quasi. Ne m’en voulez pas au moins, car je sens
que je ne le mérite pas du tout ce soir ; pour moi, je vous souhaite tout plein
de bonheur, de plaisir, une bonne nuit et une bonne journée demain. Je voudrais
être à demain au soir, car j’espère que vous viendrez au logis.

Adieu, adieu, aimez bien votre petite amie.

mi-juin 1757, minuit

Votre tristesse de ce soir m’a donné beaucoup de chagrin : j’en
imagine les causes et c’est ce qui le fortifie. Nous ne sommes pas heureux, mon
cher ami, je commence à m’en apercevoir. Mais à propos, que dites-vous de B….
[Balletti], qui s’est avisé de venir ce soir si mal à propos ? Vous aviez l’air
fort déconcerté, et votre mouchoir ne vous a pas mal tiré d’affaire. Il est
resté tout exprès pour me demander si je vous avais effectivement caché quelque
chose et je lui ai assuré que oui avec assez d’indifférence pour lui faire
croire que c’est vrai ; il faut convenir qu’il est bien importun.

Je vous exhorte à ne pas vous chagriner, ou du moins à ne pas
prendre d’humeur, car cela nuirait à vos affaires et ne les avancerait pas du
tout. Si ces démarches que vous faites vous déplaisent, il faut penser à leur
but et, sans me regarder en rien là-dedans, il faut vous regarder vous-même et
voir quel avantage vous tirerez de ces mêmes démarches, si elles vous
réussissent et vous donnent un état qui vous mette dans le cas de vivre aisément
et sans inquiétude. D’ailleurs, si vous m’aimez, comme j’ai lieu de le croire,
elles doivent vous paraître moins fâcheuses, puisque vous les faites pour
obtenir ce que vous aimez.

Pensez bien à tout cela, mon cher ami ; et ne vous découragez
pas, c’est moi qui vous en prie. Il faut demander plus d’une fois pour obtenir ;
ainsi prenez patience ; tenez, j’ai un heureux pressentiment que nous serons
heureux (car mon coeur n’est pas un mutin comme le vôtre).

Bonsoir, mon cher, dites-moi naturellement, je vous prie, si
mon griffonnage vous ennuie. Quelque peine que cela puisse me faire, si cela
est, j’aime mieux la sentir une fois que de m’y exposer davantage (en cas que
cela fût). Bonsoir ; bonsoir ; je vous aime bien, aimez-vous de même.

Dormez bien, mon cher ami.

fin juin 1757, minuit et demi

Votre dernière lettre, qui est pleine d’amour et de sentiment,
mon cher ami, m’a comblée de joie. Elle m’a convaincue parfaitement de votre
amour pour moi, et jamais persuasion ne peut m’être plus agréable que celle-là.
Mais cela ne doit pas faire le sujet de ma petite lettre. Je suis dans la plus
vive inquiétude ; ce qui est arrivé ce soir avec mon frère me chagrine
sensiblement.

Je vous en prie en grâce, mon cher Casanova, soyez plus
circonspect ; ne lui dites rien qui puisse le choquer, car il est stronsegosse ;
vous êtes d’une vivacité sans bornes et une querelle entre vous deux est ce qui
pourrait m’arriver de plus fâcheux. Si vous m’aimez, ayez plus de modérations.
B… [Balletti] est quelquefois pointilleux, je l’avoue, mais vous êtes aussi un
peu trop persifleur sur un sujet qu’il trouverait lui-même fort ridicule, s’il
se donnait la peine d’y penser.

Je tremble que toutes ces misères-là n’arrivent aux oreilles de
maman. Nous avons déjà perdu le moyen de nous voir le soir, ce qui me donne bien
du chagrin en vérité : que serait-ce, mon cher, si nous allions être encore plus
séparés ! Oh ! mon cher ami, j’en serais désolée ; tâchons donc d’éviter cela,
si nous pouvons ; et aimons-nous toujours, quelque chose qu’il arrive.

Bonsoir, mon cher ami. Je voudrais bien être à demain, pour
nous voir, pour vous donner ma lettre et pour juger comment vous êtes avec mon
frère. Bonsoir ; je vous souhaite une bonne nuit ; aimez bien votre petite amie.

juillet 1757, 1 heure et demie

Ah ! mon cher ami, que je me trouve coupable de vous avoir
causé du chagrin ! Votre lettre, que je relis encore, me fait voir tous mes
torts et éclipse ceux que j’imaginais que vous aviez. Je suis seule blâmable,
mon cher ami ; m’excuserez-vous ? Je n’aime que vous et je veux toujours vous
aimer ; si j’ai de l’humeur vis-à-vis de vous, c’est parce que je me figure
sottement que vous n’avez plus pour moi cette même tendresse qui fait mon
bonheur et qui est la seule chose que je désire.

Mais je n’imaginerai plus des choses aussi fausses et vous me
verrez toujours la même. Mais que je vous ai causé de peines ! Je me les
représente à présent et je m’en veux un mal infini. Ah ! mon cher ami,
m’aimez-vous toujours ? Que je crains que non ! Mais votre lettre est tendre,
ainsi j’espère que vous l’êtes aussi.

Mais avez-vous pu songer, mon cher ami, que j’aie changé après
la marque que je vous ai donnée de mon amour pour vous, après ce que je vous ai
dit, ce que je vous ai écrit ? Non, il n’est pas possible, je serais la plus
méprisable du monde si j’en étais capable. Mais vous avez été plus loin, mon
cher ami : vous avez cru que je vous haïssais. Moi, vous haïr ! moi ! Allez, mon
cher Casa, j’ai pour vous un sentiment tout contraire ! Il y a dans votre lettre
un endroit qui me flatte au dernier point : vous ne pouvez vivre sans ma
tendresse, dites-vous ; eh ! bien, mon cher coeur, vivez, car vous la possédez
tout entière ; elle n’est point partagée, elle est toute à vous !

Si vous m’aimez, mon très cher ami, comme je n’en puis douter,
oubliez entièrement toutes nos mésintelligences et vivons désormais ensemble
comme les deux tendres amis ; ayons l’un pour l’autre cette complaisance qui
naît de la tendresse, et soyons toujours bien ensemble. Je ferai tout pour
éloigner absolument cette maudite humeur qui vous afflige et qui me donne du
chagrin. Bonsoir, mon cher ami, je me meurs de sommeil. L’autre nuit j’étais
déjà si fâchée de vous avoir causé de la peine que je n’en ai pas dormi et votre
lettre m’a achevé de peiner ; mais elle me prouve votre tendresse et elle m’est
bien chère par là.

Adieu, mon cher ami, bonsoir, je vous souhaite une bonne nuit ;
pensez à moi, mais pas comme hier, et soyez persuadé de l’infinie tendresse de
votre

Petite amie B…

Aimez-moi bien au moins.

août 1757, minuit

Je m’aperçois plus que jamais de la tendre amitié que j’ai pour
vous, mon cher Casanova ; l’occasion présente me le persuade plus que jamais.

Votre éloignement me cause une douleur que je ne puis vous
peindre ; l’accablement où je suis ne m’en donne pas la force. Je ne peux pas me
faire à la triste idée que vous êtes éloigné de moi, que je serai deux mois
entiers sans vous voir et sans pouvoir même recevoir de vos nouvelles. Ces
tristes pensées m’accablent, me navrent le coeur de douleur. Je ne puis y
penser. Hélas ! mon cher ami, je serai bientôt privée moi-même de vous donner
des assurances de mon amitié : mon frère va partir ; toute consolation m’est
enlevée ; représentez-vous mon état, mon cher ami.

Je vous aime, je ne puis le nier (que cet aveu vous serve à
m’aimer davantage et non pas à vous en glorifier, car, qu’y gagneriez-vous ?).
Je vous aime donc, enfin. Je vous ai vu partir avec le chagrin que ressent un
coeur, lorsqu’il est au moment de perdre ce qu’il aime ; il a fallu contraindre
ma douleur, ne la pas montrer à un tas de gens curieux qui semblaient m’examiner
avec une pénétration barbare.

Ah ! quel terrible moment, que la nuit est venue à propos ! Je
me suis couchée, moins pour dormir que pour penser à vous tout à mon aise, et
donner libre cours à mes pleurs que je n’avais que trop longtemps retenus ; ils
n’ont pas tari. J’ai lu et relu votre chère lettre. Vous m’y recommandez de la
gaieté. Eh ! puis-je en avoir, vous sachant loin de moi ? Si vous m’aimez, mon
cher, vous n’en devez pas ressentir et vous devez juger que je suis dans le même
cas. Que vous avez bien raison de ne me pas soupçonner d’inconstance ! Je ne me
sens pas portée à l’être, et surtout avec vous…

Écrivez, je vous prie… à la maison et faites-moi savoir
équivoquement si vous avez reçu ma lettre. Adieu, mon seul ami ; adieu,
aimez-moi toujours. Songez que je ne changerai jamais et que votre retour pourra
seul me rendre contente.

Il me semble qu’il y a déjà un mois que je ne vous vois pas.
Adieu ; ayez soin de votre petit compagnon ; chérissez-le toujours ; il est tout
à vous.

M. B.

Je vous écrirai mercredi à Dunkerque.

fin 1757, 7 heures

L’on me laisse libre un moment et j’en profite pour
m’entretenir avec vous. Car, quoi que vous en disiez, j’y trouve cent fois plus
de plaisir qu’à toute autre chose. Je n’ai pourtant rien de flatteur à vous
dire, non ; je dois vous gronder ; et je suis en vérité vivement offensée des
soupçons que je ne puis m’empêcher d’entrevoir en vous. Devez-vous en avoir
vis-à-vis de moi ? Ne vous ai-je pas exposé mille fois ma façon de penser, et si
vous croyez ce que je vous dis, comme vous le devez assurément, ne me
faites-vous pas un tort indigne d’oser me dire que j’ai beaucoup de plaisir
lorsque je ne vous vois pas ?

Beaucoup de plaisir ! Mais y pensez-vous ? Si je pouvais n’être
qu’avec vous, ne vivre que pour vous, mes désirs seraient remplis, et vous
verriez, par ma gaieté et ma bonne humeur continuelles, que vous seul faites mon
bonheur. Combien de fois ne vous ai-je pas dit la même chose ? Eh ! bien,
cependant, vous paraissez ne pas vous en souvenir ou n’en être pas persuadé. Car
vous prenez des ombrages qui font tort à ma tendresse. Oh ! mon cher ami,
aimez-moi donc comme (j’ose dire) je mérite que l’on m’aime et comme je vous
aime, moi ! Car, un peu de réflexion sur votre façon d’être depuis que vous êtes
de retour : je comptais vous trouver rempli d’amour, impatient de me voir et
saisissant avec avidité tous les moments de pouvoir nous assurer réciproquement
de notre amitié. Mais point ! A peine vous vois-je un moment le soir, et vous
avez l’air occupé de tout autre chose que de votre amie (soi-disant) et moi je
vous désire tous les jours. Je m’occupe de vous ; je fais des réflexions qui
tendent à me persuader que vous ne m’aimez que faiblement ; vous me trouvez de
l’humeur ; cela vous fâche, je le sais bien, mais qui n’en prendrait pas ?

J’aime, je le dis, je le prouve même. L’on m’aimait, l’on me le
disait, et à présent l’on ne me le dit plus, l’on me donne, pour ainsi dire, des
preuves du contraire, et l’on joint à cela des soupçons qui offensent et ma
délicatesse et mon amour.

Ah ! mon cher, que dois-je penser ? que dois-je espérer ? que
dois-je craindre ? O Dieu, quel état est le mien ! Je sais parfaitement que vous
allez dire, en lisant cette lettre : «Oh ! j’ai mes affaires, moi, ma présence y
est nécessaire…» etc…, etc… Cela est vrai. Puissent ces affaires vous être
avantageuses ! Mais au moins, rendu à l’amitié, faites donc voir que vous en
avez, et ne mettez pas mon coeur dans de perpétuelles entraves.

Par exemple, aujourd’hui, vous m’avez fait une peine sensible ;
j’ai passé la nuit fort fâchée contre vous, et j’ai de la peine à dire que je le
suis encore, cependant c’est vrai. Je compte au moins vous voir demain au soir.
Ne m’apportez pas un air glacé, je vous en prie ; cela me ferait conjecturer
qu’un ancien amour a repris force dans votre coeur, et m’en a chassée
impitoyablement. Cela serait indigne, et je ne puis vous en croire capable.

On revient ; je suis bien fâchée d’être obligée de vous
quitter, car malgré tous les motifs de chagrin que vous me donnez, je n’aime et
ne veux rien aimer que vous ! Je vous souhaite le bonsoir, une nuit agréable, et
je n’ose dire que vous pensiez à moi. Car je crains d’être fort loin de vous
quelquefois. Adieu, adieu.

Le frère de la demoiselle qui est chez moi n’y est pas ; il est
à Versailles et je ne regrette que vous.

début de mars 1758, minuit

J’ai tant de choses à vous dire que je ne sais par où commencer
. Je vous ai chagriné ce soir ; ah ! si vous saviez que j’en ai plus pâti que
vous !

Et puis j’ai cru avoir raison. Ne m’aviez-vous pas promis hier
de me voir aujourdh’ui ? Point du tout, vous allez vous divertir ailleurs ; vous
vous ressouvenez à peine le soir que vous avez promis à quelqu’un (que vous
dites aimer) de la venir voir et vous arrivez avec un air indifférent que j’ai
cru vous trouver et qui m’a choquée, ah ! terriblement, aujourd’hui. J’aurais
trouvé le moyen de vous parler un moment sans tous ces importuns qui m’excèdent
et qui examinent jusqu’à mes regards. Nous avions un argus de moins, mais à quoi
cela nous a-t-il servi, puisque vous n’en avez pas profité ? Et avec cela vous
voulez que je sois gaie, contente !

Ah ! je suis dans une agitation qui ne se comprend pas. Jamais
je ne puis vous dire un mot, jamais vous n’en cherchez même les occasions. Mon
âme est agitée de toute sorte de sentiments ; je ne saurais les dépeindre tant
je suis bouleversée ce soir !… Je me veux un mal que vous ne sauriez
comprendre. Ah ! que je vous venge bien du chagrin que je vous ai donné ! Je
vous écrirai demain et je répondrai à la lettre que vous m’avez donnée hier. Je
suis trop agitée aujourd’hui pour y répondre. Mon cher ami, pensez-vous à ne
plus aimer la pauvre petite

Balleti ?

mi-mars 1758, minuit

Je ne veux pas que vous me taxiez de négligente, et, pour que
cela ne soit pas, je me hâte de répondre à votre lettre, qui me fait plaisir,
puisque je vous y trouve amoureux ; mais cependant il y avait quelque petite
restriction.

Dispensez-moi, cher ami, de vous rappeler tous nos différends,
pour vous apprendre ce qui les a causés. Non, oublions tout cela, je vous en
prie, et une autre fois je ne laisserai pas prendre d’empire sur moi à des
soupçons qui sont tous très mal fondés. Mais je suis bien fâchée, mon cher, que
vous vous imaginiez que je me trouve bien où vous n’êtes pas, et que je désire
d’être où vous ne désirez pas paraître ; rien de si faux, mon cher ami, rien de
si faux.

Je ne suis bien, en vérité, que lorsque je suis avec vous ;
mais il faut que vous soyez dans un jour heureux où nous nous aimions
réciproquement, sans nous faire mutuellement de la peine. Quoi qu’il en soit, je
suis toujours bien avec vous, quoique nous nous boudions ; car lorsque je ne
vous vois pas mon coeur et mon esprit travaillent, et cela ne leur vaut rien.

Je vais vous dire bonsoir, mon cher ami, car j’ai un sommeil
que vous ne sauriez imaginer, et c’est parce que je vous aime bien que je vous
écris ce soir. Je ne trouve la fin de votre lettre que trop vraie. Hélas ! nous
sommes bien extravagants, car nous nous aimons, je crois, de trop bonne foi pour
nous soupçonner ; mais… mais… Ah ! bonsoir, mon ami, bonsoir ; je vous
souhaite que vous passiez une nuit aussi bonne que je le désire. A demain !

Avril 1758, minuit

Si vous ne voulez pas me désoler absolument, mon cher Casanova,
venez, je vous en conjure, dîner au logis demain. Je vous en supplie, faites-moi
dire un oui par le porteur de ma lettre, et vous dériderez un peu mon front, qui
le sera sûrement jusqu’à ce moment.

Si vous aviez un peu plus de condescendance pour votre trop
faible amie, quelquefois, vous vous informeriez plus promptement, et un peu plus
tendrement de ce qu’elle a ; vous ne lui trouveriez pas tant d’humeur ; mais
quelquefois vous ne faites seulement pas attention, et ça m’enrage.

Mais n’en parlons plus. Si vous m’accordez ce que je vous
demande et que vous m’aimiez encore, je vous écrirai sincèrement ce qui a donné
lieu à ma méchante humeur ; mais il faudra prendre cela comme le récit d’une
histoire que je vous conte et qui ne doit point vous causer d’impatience. Je
vous dirai tout, et cela me justifiera un peu.

Bonsoir, mon cher ami. – Je veux encore vous donner ce titre,
et je désire qu’il vous soit aussi cher qu’à moi ; mais, hélas ! à présent vous
pensez bien différemment. Est-il possible, Casanova ? vous ne m’entendez pas ?
Que je vais passer une triste nuit ! Votre venue au logis me prouvera que vous
m’aimez encore. Ah ! pourriez-vous ne plus m’aimer ?

mai 1758

Je vous écris, Monsieur, pour vous dire combien je suis
indignée contre vous, pour vous dire combien je suis persuadée de votre peu
d’amour pour moi. Vous m’avez fait ce soir la plus cruelle offense, non pas tout
à fait par ce qui s’était passé à souper, mais par votre indifférence après.

J’imaginais que vous reviendriez dans ma chambre, et que vous
ne voudriez pas partir sans une espèce de réconciliation avec quelqu’un que vous
prétendez aimer si tendrement ; mais non, vous ne m’aimez pas, et si vous m’avez
aimée, cela a été un caprice. Est-il possible, après ma lettre d’hier qui était
pleine de sentiments, qui ne ressemblent guère aux vôtres, est-il possible de me
marquer si peu d’égard et si peu d’amour ? Je suis dans le plus cruel chagrin ;
vous m’allez faire passer une nuit terrible.

Mais c’est le moindre de vos soucis, car c’est vous qui l’avez
voulu. Je n’ai pas encore pu lire votre lettre et je ne la lirai sûrement pas
aujourd’hui, car je ne pourrais pas imaginer que c’est vous qui l’avez écrite,
et cela me rendrait encore plus triste.

Ah ! Dieu, que je suis en colère contre vous, encore plus
contre moi-même ! Je suis persuadée que vous ne vous embarrassez guère de mes
ressentiments et si… Ah ! Dieu, je ne veux plus rien dire, car je suis trop
outrée !

Je ne relis pas ce que j’écris, car je craindrais d’y rien
changer ; je veux que vous soyez persuadé du déplaisir que vous m’avez fait,
quoiqu’il ne vous importe guère ; mais en tout cas vous seriez le plus ingrat
des hommes, Adieu, Monsieur.

juillet 1758

Je quitte leur ennuyante mélodie pour vous écrire, Monsieur, et
pour décharger mon coeur ; il est si plein qu’il n’en peut plus : il faut qu’il
déborde. Vos mépris, que j’essuie depuis quelques jours et que je ne mérite en
aucune façon, me remplissent de douleur. Je ne les mérite ni ne les veux
souffrir de qui que ce soit au monde, et encore moins de vous qui me devez (si
vous avez un coeur) tout autre sentiment.

Expliquez-moi, je vous prie, l’énigme de votre conduite avec
moi ; elle me paraît bizarre et même, si j’ose dire, outrageante, de la part
d’une personne qui, il y a quinze jours, me faisait voir et m’assurait la plus
fidèle tendresse. Mais enfin, je ne peux guère comprendre comment quelqu’un qui
a aimé puisse trouver du plaisir à faire et à voir souffrir quelqu’un pour qui
il a eu la plus tendre affection ? Car vous vous en apercevez bien que je
souffre !

Pourquoi m’accabler d’indifférence ? et même plus ? Pourquoi ?

Que vous ai-je fait ? Hélas ! c’est la persuasion où vous êtes
que j’ai pour vous tout autre sentiment qui fait que vous me traitez comme vous
faites, et c’est ce qui prouve votre ingratitude et votre insensibilité. Oui,
tout autre homme que vous, après les marques que je vous ai données de ma
confiance et de mon amitié, m’aurait traitée tout différemment, sinon par amour,
du moins par reconnaissance. Mais, hélas ! pourquoi vous fais-je des reproches ?
Sont-ils de saison ? Ah ! non ; en commençant une lettre, je m’étais proposé de
ne vous en faire aucun ; mais mon coeur saigne et il vous montre ses plaies.

Qu’il est faible, ce coeur ! Mais ma raison et votre
indifférence sauront lui donner la force.

Je vous demande, Monsieur, pour votre dernière preuve d’amitié,
que vous me rendiez mes lettres, qui doivent avoir très peu de prix pour vous et
qui sont pour moi de la dernière importance. A quoi vous seraient-elles bonnes,
sinon qu’à vous reprocher un peu de dureté et à vous faire voir combien peu je
la mérite ? Vous aurez donc la bonté de me les rendre. Il vous sera plus facile
alors d’oublier totalement la pauvre et faible créature qui les a écrites. Si
vous avez encore quelque ménagement pour moi, vous me les donnerez dans un
moment où nous ne serons pas aperçus ; je crois que ce soir après souper sera le
moment le plus favorable.

J’attends de vous, Monsieur, cette dernière complaisance, et je
vous aurai une sincère obligation. Vous me direz ou vous m’écrirez ce que vous
prétendez dire à maman pour justifier votre changement, qui ne doit pas manquer
de lui paraître étrange. Mais il faut qu’elle le sache, car je sais qu’elle est
disposée à parler de vous à Mme de Monconseil la première fois qu’elle ira ; et
il ne serait pas avantageux pour moi d’en parler, vos sentiments n’étant plus
les mêmes.

Je vous prie vous même, Monsieur, d’être le juge de cela et de
disposer de quelle façon vous vous y prendrez ; je vous en laisse absolument le
maître.

Adieu, Monsieur, il y a assez longtemps que vous vous ennuyez à
lire ma triste lettre (si vous avez eu la patience de la lire) ; ainsi je finis
en attendant ce que je vous ai demandé et en vous assurant de la reconnaissance
que j’en aurai. Adieu… Vous ne vous souviendrez bientôt plus si vous m’avez
aimée ; et moi, je m’en souviendrai toujours !

14 octobre 1758

Oh ! quelle lettre je viens de recevoir de vous ! Mais est-elle
bien de vous ? En vérité, mon cher ami, vous êtes bien violent et vous me
connaissez bien peu, puisque vous osez me dire que je suis sans amour, que je
vous donne votre congé et que je serais bien attrapée si vous le preniez.

Mais dites-moi vous-même, est-ce là des propos d’un amant ? Oh
! point du tout assurément ; mais j’espère qu’à présent vous avez une
justification à moi et je trouve la vôtre dans les lettres précédentes que vous
m’avez écrites. Mais, en vérité, cette dernière me mortifie, tout au plus, et il
est bon de vous dire, mon cher ami (car j’oublie votre lettre à présent et veux
l’oublier), cependant il faut encore que je vous assure en y répondant que
lorsque nous en serons à une démarche sérieuse (que je désire peut-être plus que
vous), je ne vous planterai jamais là !

Non, non, Monsieur ! (Voilà le dernier Monsieur que je vous
dirai ; ne parlons plus ni de fâcherie ni de bouderie ; elles ne nous vont pas
en vérité).

Pour en revenir à ce que je disais à mon cher Casanova, il faut
que je l’instruise que sa petite femme est malade ; j’ai depuis huit jours vomi
deux ou trois fois, je suis toujours malingre, ou mal à l’estomac ou au coeur,
ou coliques, enfin toujours quelque chose. Mais ce n’est point par ma faute, au
moins ; je suis réellement ce que l’on appelle un petit emplâtre, et je ne sais
comment vous pouvez m’aimer ; ne prenez pourtant pas cela pour un avis, au
moins, mon cher. Dès que je vous verrai, je ne serai plus malade.

Aussi point de mauvaise humeur ; je vous désire, je vous
désire, oh ! l’on ne peut plus. Que je vous crains fâché ! Cela serait bien mal
; car je ne le suis point, moi, et convenez, mon bon ami (ah ! je vous en prie),
que j’en ai autant de sujet que vous !

Oh ! quand je pense que vous me dites que je ne suis qu’auteur
des lettres aimables que je vous ai écrites ! Oh ! c’est horrible ! Je vous prie
d’être sûr que mon coeur seul est capable de vous dire tout ce que je vous écris
; mon esprit, quoique j’en aie une très petite dose, gâterait tout s’il voulait
s’en mêler ; et d’ailleurs, il gênerait ce coeur qui se fait peut-être trop
connaître et qui est bien aise de se dire tout à vous. Pour me dire que je
connais mon pouvoir sur vous, vous vous trompez pleinement ; car jamais
je ne m’en suis cru aucun. Mais vous avez voulu vous venger, je vous ai un peu
chagriné et vous avez cru être obligé de me le rendre ; n’en parlons plus, mon
Dieu ! je me l’étais promis au commencement de ma lettre.

Dites-moi comment vont vos affaires ; car dans ce joli billet
doux il n’en est pas question. Que je voudrais vous voir de retour, mon cher ami
! (pas pour lire la lettre qui vous a fâché, au moins !)…

Oh ! mon cher ami, ne me faites donc point la mine
(j’extravague au moins). Tenez, il me semble que vous êtes là à côté de moi, que
je vous conte mes petites affaires et que vous les écoutez et y répondez avec
une froideur… cela à cause de la lettre. Mais, sac à papier (s’il est vrai que
vous m’aimez), vous seriez bien attrapé si je boudais aussi. Oh ! vous avez bon
jeu et vous connaissez trop votre pouvoir, n’est-ce pas ? n’est-ce pas ? Que je
voudrais recevoir une autre lettre de vous, qui m’assure que vous n’êtes plus si
courroucé !

Dans quatre jours, n’est-ce pas ?… Oh ? oui, j’y compte !

ce n’est encore que le 16 décembre 1759, c’est bien long !

Quoi, mon cher ami, j’ai été capable de vous écrire une lettre
de glace ! Et qui a pu vous faire penser un moment que j’étais refroidie ? Oh !
mon cher ami, ce n’est pas là moi !

J’étais assurément dans un furieux accès de mélancolie, lorsque
je vous ai écrit cette indigne lettre ; je m’en veux un mal incroyable. Mais,
mon cher Casanova, ne vous ai-je pas assez prouvé que mes sentiments sont
invariables ? Pourquoi donc me croire changée si subitement ? Pourquoi me faire
l’injustice de penser que la calomnie est capable de refroidir la tendresse
infinie que j’ai pour vous ?

Oh ! mon cher Giacometto, vous aviez un peu de tort de vous
être livré à la douleur avec si peu de raison. Ma lettre peut vous avoir donné
quelques inquiétudes, si elle est telle que vous me la dépeignez ; amis en
vérité elle ne devait pas vous faire soupçonner que votre Nena pût manquer de
tendresse.

Je ne veux pas, pour cela, ne pas m’avouer coupable au moins ;
je le suis dès que j’ai pu vous chagriner un moment. Je suis prête à vous faire
toutes les réparations que vous voudrez ; mais, encore une fois, la mélancolie a
été l’auteur de ma lettre et point du tout moi ; et vous qui êtes mon tendre
mari, qui connaissez ma façon de penser vis-à-vis de vous, qui ne devez non plus
douter de mon amour que d’un article de foi, vous deviez dire : «Ma femme était
triste lorsqu’elle m’a écrit et je m’en ressens».

Tenez, l’exposition de votre chagrin m’a empêchée de dormir
cette nuit et a augmenté mon rhume de façon que j’ai été obligée de garder le
lit aujourd’hui.

Voyez ce que vous faites, mari ! Il faut être marri ! De cela,
au moins.

Mais, mon cher Casanova, mon cher Giacomo, amant, mari, ami, –
ce qu’il vous plaira, – croyez donc une bonne fois que je vous aime de toute mon
âme, que vous êtes tout mon bien, que je ne veux vivre que pour vous ! que la
calomnie, la médisance, l’envie ne pourront parvenir à diminuer le moins du
monde les tendres sentiments que je vous ai voués ! que j’attends le moment de
vous être unie avec impatience qui ne peut être égalée que par mon amour même !
que le premier moment de ma vie ne sera daté que de celui où j’aurai le bonheur
de vous donner ma foi ! que je ne regretterai cette vie que parce qu’elle me
sépare de ce que j’aime plus qu’elle ! heureuse encore de mourir entre vos bras,
sûre de votre tendresse et vous ayant donné mille preuves de la mienne,
emportant le regret de ne pouvoir vous en donner encore !

Oh ! mon cher ami, croyez donc tout cela ! Si je laissais
parler mon coeur autant qu’il le voudrait, je ne finirais pas et je vous
ennuierais peut-être, et c’est ce que je ne veux pas. Mais votre expérience, mon
cher ami, doit encore vous assurer de ma constance. Vous êtes ma première
véritable passion ; je vous ai aimé longtemps, ne croyant avoir que de l’amitié,
et pendant ce temps-là (où vous étiez beaucoup plus amant qu’ami), votre image
s’est si bien gravée dans mon coeur, et votre tendresse l’a si bien cimentée,
que mes efforts seraient inutiles pour vous en arracher.

Je crois même que quand vous me feriez quelques infidélités,
quelque injure sanglante, même en vous disant mille injures, vous accablant de
reproches, mon coeur les désavouerait. C’est pourquoi je serais plus à plaindre
qu’un autre, si vous me manquiez.

Mais non, mon cher Giacomo ne veut aimer que moi, j’en suis
sûre ; il veut me rendre heureuse, et avec sa tendresse je le serais
indubitablement. M’en voulez-vous encore, mon cher ami ? Vous ressouvenez-vous
toujours de cette malheureuse lettre ? Brûlez-la, je vous en prie ; elle n’est
pas digne d’aller de pair avec les autres. Cependant, n’en faites rien, je veux
en faire le sacrifice moi-même, lorsque vous serez de retour.

Mais, mari, revenez le mois de janvier ! En grâce ! Si vous
saviez combien je souffre de ne vous pas voir ! Il me semble d’être dans les
limbes, je ne vis pas. J’engraisse pourtant beaucoup, mais c’est mon sort
lorsque j’ai du chagrin et de l’ennui ; cela est assez plaisant, c’est pourtant
très vrai. Car, au couvent, où je m’ennuyais à la mort, où je pleurais sans
cesse, j’engraissais à vue d’oeil et j’étais devenue une grosse joufflue.

Mais je n’en suis pas encore là. Je suis toute rondelette, vous
verrez, mon ami, m’aimerez-vous comme cela ?

Adieu, mon cher ami, sans rancune au moins ; la paix est faite
; je vous donne deux baisers pour le sceau de notre réconciliation ; je vous
souhaite une bonne santé sans rhumes et sans hémorroïdes !

Bien de l’amour pour votre Nena et une ferme croyance qu’elle
ne peut aimer que vous. Adieu, mon unique et tendre ami.

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