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Quand les Chinois copient les villes européennes

 par Benjamin PELLETIER

Regardez-bien…

… l’image ci-dessus. Ne vous contentez pas d’un simple coup d’œil qui permet de reconnaître immédiatement Paris avec sa tour Eiffel et ses immeubles haussmanniens. Si vous connaissez un peu la capitale, un examen plus attentif vous fait rapidement douter : quelle est cette place circulaire au premier plan ? Ces immeubles ne semblent-il pas trop identiques et immaculés ? Et la tour Eiffel n’est-elle pas un peu petite ?

Car ce n’est pas une vue de Paris mais de Tiandu Cheng, un projet urbain copiant Paris situé à Hangzhou, capitale de la province chinoise du Zhejiang, à 200 kilomètres au sud-ouest de Shanghaï. Ci-dessous, la copie est démasquée en réunissant sur un même cliché deux images culturellement marquées, la vue sur la tour Eiffel et des ouvriers chinois faisant leur toilette à l’extérieur :

La réplique de la tour Eiffel mesure tout de même 108 mètres, soit un tiers de sa taille originale. A la fin des travaux en 2015, le complexe résidentiel pourra accueillir 100 000 personnes. Les images du site fournies par Google montrent un district de plus 800 mètres de long avec une série d’immeubles ayant une vue imprenable sur la tour Eiffel :

Bordés par des immeubles haussmanniens dont on aperçoit les toits en gris foncé, des jardins « à la française » ont même été reproduits :

A Tianjin, ville située à 120 kilomètres de Pékin, se trouve le Dynasty Castle, un château « à la française » dédié à la découverte du vin français. Portail en fer forgé, mini-pyramide du Louvre devant le perron d’entrée, pavés « parisiens », fontaine en rotonde, jardins à la française, salles de bal, fumoir, reproductions des œuvres de Géricault, Delacroix ou Millet, ce château est une concentration d’artefacts et de copies de références françaises dont la surabondance provoque une étrange sensation de saturation, voire d’abstraction.

 L’Angleterre chinoise

En 2000 a été lancé un programme de développement urbain baptisé « Une cité, neuf villes » qui vise à désengorger Shanghai en créant des villes satellites. Pour chacune a été choisi un style architectural d’inspiration étrangère. C’est un curieux renversement de l’histoire : alors que Shanghai a subi la présence étrangère du fait des concessions, voici qu’elle poursuit cette tradition mais à présent en choisissant et en dirigeant la présence étrangère.

Le bureau de planification urbaine de Shanghai a donc lancé des concours d’architecture en invitant des architectes occidentaux à participer. Il faut bien comprendre que la copie des villes européennes répond à la fois aux attentes des Chinois et aux propositions des Occidentaux. Ces derniers ont en quelque sorte été invités à parodier leurs propres références culturelles afin de se conformer aux cahiers des charges des Chinois. On trouve donc dans la périphérie de Shanghai des ensembles résidentiels d’inspiration notamment anglaise, allemande, néerlandaise ou scandinave. Chaque ensemble se singularise par une identité culturelle propre, le paradoxe étant que cette singularisation ne n’opère que par une imitation de codes culturels déjà existants.

A Songjiang, dans la banlieue de Shanghai, se trouve ainsi Thames Town, un simulacre de ville anglaise prévu pour 10 000 résidents :

Outre les bâtiments de style victorien, Thames Town réunit tous les signes de la « britannicité » (cabines téléphoniques rouges, réverbères, pelouses, etc.). Elle réunit sur le même site différents clichés autour de la ville anglaise « typique ». Par exemple, pas de ville anglaise sans pub ni fish & chip. On trouve donc ces deux incontournables à Thames Town qui sont en fait des copies dont les originaux se situent dans une petite ville anglaise de bord de mer, Lyme Regis – à la grande surprise du propriétaire du pub de Lyme Regis qui a découvert par hasard que son établissement avait été copié à plus de 10 000 kilomètres (voyez cet article du Telegraph : Les Chinois ont shanghaïsé mon pub) :

La vraie fausse Allemagne

Prévue pour 50 000 habitants, la ville nouvelle d’Anting fait partie du projet des neuf villes satellites. Elle matérialise l’idée de la ville allemande moderne où l’on retrouve une esthétique influencée à la fois par le Bauhaus et par le modèle plus récent des villes écologiques.

Voici quelques vues d’Anting dont l’église de style Bauhaus:

A Anting se trouve également une copie du mémorial dédié à Goethe et à Schiller dont l’original se situe à Weimar :

Comme Thames Town, Anting produit une étrange impression de déjà vu sans pour autant avoir une identité propre. Ni répliques de villes existantes ni créations à part entière, ni européennes ni chinoises, ni vivantes ni fantômes, ces villes « à l’européenne » flottent dans un entre-deux culturel et historique qui empêche aussi bien les Occidentaux que les Chinois de se les approprier autrement que comme curiosités touristiques et décors artificiels.

Au sujet d’Anting dont les résidences ont un taux d’occupation ne dépassant pas 20%, le Siegel n’hésite pas à parler de « désastre ». Il manque les infrastructures promises pour se rendre dans la ville, le pub et la boulangerie « à l’allemande » ont fermé, le seul restaurant allemand se trouve dans la vieille ville. Alors qu’une école et un hôpital seraient bienvenus, les architectes ont préféré bâtir une église de style Bauhaus (cf. image ci-dessus).

Mais cet échec provient également d’une maladresse culturelle de la part des architectes du cabinet allemand Albert Speer & Partner. Ils ont orienté une grande partie des fenêtres des appartements vers l’est et l’ouest. Or, selon la tradition feng shui, les Chinois privilégient l’orientation vers le sud. Pas question pour eux d’acheter un logement qui aurait un mauvais feng shui.

De l’inspiration à la contrefaçon

Gaoqiao fait aussi partie des neufs villes satellites de Shanghai. Elle a pour thématique la ville hollandaise. C’est le cabinet d’architectes KuiperCompagnons qui a mené le projet en 2004, d’où un paysage d’inspiration « typiquement » hollandaise dans la périphérie de Shanghai :

Le paysage urbain hollandais exerce une puissante attraction sur les Chinois. Au nord de la Chine, une expérience avait déjà eu lieu en 1999 à Shenyang, capitale de la province du Liaoning. Yang Bin, un homme d’affaires chinois, avait dépensé 300 millions de dollars pour créer un village hollandais avec ses moulins, ses canaux et la reproduction de célèbres bâtiments des Pays-Bas. En 2002, il a été condamné à 18 ans de prison pour corruption. Laissé à l’abandon et inhabité, son village hollandais a été démoli en 2009 comme vous pouvez le voir sur cette vidéo.

A Baoshan, district nord de Shanghai, se trouve Luodian, ville satellite d’inspiration suédoise. Construite par le groupe suédois Sweco et inaugurée en 2004, elle peut accueillir 30 000 résidents :

Enfin, la frontière entre l’inspiration et la contrefaçon peut être assez ténue, comme le démontre le projet chinois de copier/coller le village autrichien de Hallstatt. En mai 2011, le maire de ce site inscrit au patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO a ainsi découvert tout à fait par hasard ce projet de duplication quand une compagnie immobilière chinoise a contacté une délégation autrichienne à Hong Kong pour lui proposer un partenariat.

Hallstatt bis se trouvera dans le Guangdong, province du sud de la Chine. Le chantier a d’ailleurs déjà commencé :

Dialogue des cultures ou monologue de l’imagination?

Les copies d’urbanisme européen en Chine sont dues à trois facteurs qui s’entrecroisent : la planification urbaine (désengorger Shanghai notamment), la spéculation immobilière (l’une des raisons du faible taux d’occupation) et la projection fantasmatique (assemblage de clichés sur les villes et villages « typiques » d’Europe). D’où l’étrange impression que laisse cette exploration des villes nouvelles chinoises qui dupliquent les normes et références architecturales étrangères sans que les Chinois se les approprient réellement.

En même temps, cette duplication n’est pas une reproduction absolument fidèle. Outre les éléments architecturaux hétéroclites, les bâtiments trop neufs et les rues trop larges, ces ensembles urbains sont marqués par un vide fondamental : ils sont dépouillés de la vie qui les anime dans leur milieu culturel d’origine, ils sont déracinés de leur creuset historique et de la mentalité et du mode de vie bien spécifiques qui leur donnent une âme.

Les Chinois ne sont d’ailleurs pas dupes. Si le taux d’occupation, et donc d’appropriation, est très faible, ce n’est pas seulement dû à la spéculation immobilière. Les critiques sont nombreuses : manque d’infrastructures et de commerces, mauvais feng shui, qualité médiocre des appartements et finitions. Et surtout étrangeté culturelle totale: combien de Chinois peuvent faire la différence entre une ville de style hollandais et une ville de style suédois? Il ne peut y avoir qu’une relation de totale extériorité entre les Chinois et ces ensembles urbains. A propos de la cité « allemande » d’Anting, Wang Zhijun, urbaniste à l’université Tonji de Shanghai, parle d’ailleurs de « corps étranger » par rapport au reste de la ville.

Si l’on prend l’expression dans son double sens, le corps étranger a deux caractéristiques : d’une part, il est l’élément radicalement extérieur avec lequel il n’y a aucune communauté ; d’autre part, il représente le corps de l’autre qu’on s’imagine et qui excite la curiosité. En ce sens, ces corps urbains étrangers sont une réussite : si les Chinois ne s’approprient pas ces villes en les habitant, ils les ont adoptées comme des sites touristiques et des décors théâtraux. Les jeunes mariés, notamment, raffolent de ces lieux exotiques.

On ne peut donc pas parler de dialogue des cultures ni même de rencontre interculturelle. Les Chinois ont un rapport soit marchand (spéculation immobilière) soit extérieur (tourisme) à ces villes « européennes ». En fait, ces villes matérialisent leur propre imaginaire de la ville européenne, un imaginaire façonné par des clichés diffusés par la télévision et le cinéma. Plutôt qu’à une ouverture sur les autres cultures, on a affaire à un rapport circulaire où les individus visitent des sites qui sont les projections de ce qu’ils en imaginent à l’avance.

Par suite, on peut se demander si, finalement, les Chinois ne portent pas tout simplement à la dimension monumentale une réalité à laquelle il est difficile d’échapper : un rapport touristique au monde, la projection d’un imaginaire sur les autres cultures – et l’impossibilité d’habiter un lieu qui serait le produit de ces deux phénomènes.

Pour prolonger sur le rôle de l’imagination dans le rapport aux autres cultures, je vous invite à consulter :

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